Par Emmanuel Medina
L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) entre dans une nouvelle ère ce mardi 30 juin 2026. Pour la première fois en 56 ans d’existence, les prétendants au poste de Secrétaire général passent un grand oral public devant les ministres des Affaires étrangères des États membres, réunis en Conférence ministérielle extraordinaire (CMF) à Paris.
Cette procédure inédite marque un tournant majeur vers la transparence, mais elle sert également de théâtre à un duel diplomatique de haute intensité entre la République Démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, sur fond de crise sécuritaire persistante dans l’Est congolais.
Jusqu’à ce jour, la désignation du patron de l’OIF relevait des secrets d’alcôve de la diplomatie mondiale. Depuis la création du poste en 1997, le processus reposait sur des tractations bilatérales informelles visant à dégager un consensus à l’amiable entre les chefs d’État.
Le nouveau règlement adopté en mars 2022 vient bousculer ces vieilles habitudes en instaurant un appel à candidatures ouvert basé sur des profils et des critères techniques stricts, un calendrier électoral rigoureux et standardisé pour toutes les nations, une audition obligatoire des candidats pour exposer leur projet stratégique et une élection formelle par les chefs d’État lors du Sommet de la Francophonie.
Placées sous la présidence de Prak Sokhonn, Vice-Premier ministre du Cambodge et président en exercice de la CMF, les auditions de ce mardi suivent un timing militaire. Chaque candidat dispose de 45 minutes chronométrées : 5 minutes d’introduction, 20 minutes de présentation libre et 20 minutes de questions-réponses avec les délégations ministérielles. Preuve de cette volonté d’ouverture, le grand public pourra visionner ces prestations, rediffusées en différé sur la page YouTube de l’OIF.
Le communiqué de l’OIF se félicite de la diversité des candidatures qui illustre la vitalité d’un espace fort de 90 États et gouvernements membres et de 396 millions de locuteurs à travers le monde. Quatre personnalités briguent le mandat 2027-2030 :
Louise Mushikiwabo pour le compte du Rwanda: La Secrétaire générale sortante, qui sollicite un troisième mandat consécutif pour consolider ses réformes
Juliana Lumumba pour la RDC: Ancienne ministre congolaise et figure symbolique, fille du héros national de l’indépendance Patrice Emery Lumumba.
Dr Coumba Ba pour la Mauritanie : Ministre conseillère et envoyée spéciale du président mauritanien Mohamed Ould El-Ghazouani.
Dacian Cioloș pour la Roumanie : Ancien Premier ministre roumain, apportant une sensibilité européenne au débat.
Derrière les sourires de façade et le protocole feutré de la Francophonie, ces auditions marquent le début d’une confrontation géopolitique majeure entre la candidate de la RDC et celle du Rwanda. Les deux pays traversent une période de tensions militaires extrêmes.
Kinshasa accuse ouvertement Kigali de soutenir activement la rébellion de l’AFC/M23, qui occupe actuellement de vastes zones territoriales dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. De son côté, le Rwanda justifie sa posture en accusant la RDC de collaborer avec les FDLR, une force armée qualifiée de génocidaire et considérée comme une menace vitale pour sa sécurité intérieure.
Les observateurs constatent que malgré la signature récente des accords de Washington conclus sous la médiation de l’administration américaine de Donald Trump, les lignes n’ont pas bougé sur le terrain. L’élection à l’OIF se transforme ainsi en un véritable troisième round diplomatique où chaque camp tentera de rallier la majorité des 53 membres de plein droit de l’organisation.
À la suite de ce grand oral, les ministres des Affaires étrangères se réuniront à huis clos pour mener des délibérations approfondies et formuler leurs recommandations officielles.
Le suspense prendra définitivement fin le 16 novembre 2026 à Phnom Penh, au Cambodge. C’est lors du huis clos des chefs d’État et de gouvernement, l’instance suprême de la Francophonie aux côtés de la CMF et du Conseil permanent (CPF), que le prochain Secrétaire général sera officiellement élu pour piloter les destinées de l’organisation.













