17 janvier : Lumumba, héros commémoré ou idéal trahi ?

Par Patient Mubiayi

Chaque 17 janvier, la République démocratique du Congo marque une pause. Les activités économiques et administratives sont suspendues à l’occasion d’un jour férié, chômé et payé, dédié à la mémoire de Patrice Emery Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, assassiné le 17 janvier 1961. Pour l’année 2026, les journées fériées consacrées aux héros nationaux Kabila et Lumumba sont passées de deux à trois, en raison du caractère non ouvrable du samedi dans l’administration publique, selon le ministère de l’Emploi.

Au-delà du calendrier officiel, une question persiste : que représente réellement le 17 janvier pour les Congolais ? Une simple journée de repos, une commémoration symbolique ou la reconnaissance effective du combat de Lumumba pour un Congo libre, uni et émancipé ?

Figure centrale de la lutte pour l’indépendance, Patrice Emery Lumumba demeure l’un des pères fondateurs les plus marquants de l’histoire politique du Congo et de l’Afrique. À travers son engagement, il a contribué à mettre fin à plus de 80 ans de domination coloniale belge. De 1885, année de la création de l’État indépendant du Congo, propriété privée du roi Léopold II, à 1908, date de son passage au statut de colonie belge, jusqu’au 30 juin 1960, jour de l’indépendance, le peuple congolais a subi une longue histoire de spoliation et de domination.

Le combat de Lumumba pour « une indépendance immédiate et réelle » a abouti le 30 juin 1960. Mais cette victoire politique lui coûtera la vie. Le 17 janvier 1961, il est assassiné à Shilantembo, près de Likasi, dans l’actuelle province du Haut-Katanga, par des soldats belges, avec la complicité des États-Unis et de certains acteurs congolais.

Soixante-cinq ans après sa mort, l’héritage de Lumumba semble pourtant s’être dilué. Son idéal d’un Congo uni, souverain et libéré de toute domination intérieure et extérieure apparaît de plus en plus éloigné des réalités actuelles. Son nom et son image sont régulièrement instrumentalisés par la classe politique, souvent réduits à des slogans destinés à capter la sympathie populaire, sans réelle traduction dans les politiques publiques.

Ainsi, la pensée lumumbiste est fréquemment invoquée dans les discours officiels, mais rarement incarnée dans la gouvernance. Lumumba est alors présenté comme une figure de résistance face à l’impérialisme, davantage que comme le libérateur d’un peuple opprimé et l’architecte d’un projet national.

Aujourd’hui, la RDC traverse une crise multidimensionnelle. Le tissu social est fragilisé, l’économie demeure faible et extravertie, et l’insécurité persiste dans plusieurs régions du pays depuis plus de trois décennies. Le Congo rêvé par Lumumba, libre, stable et maître de son destin, laisse place à un chaos marqué par des conflits armés récurrents. Si l’indépendance politique a été arrachée, la libération réelle semble inachevée, notamment en raison de prédateurs internes servant de relais à des intérêts extérieurs et à des puissances régionales, parmi lesquelles le Rwanda, l’Ouganda et le Kenya.

Dans ce contexte de souffrance généralisée, une partie de l’opinion publique en vient à porter un regard critique, voire négatif, sur Lumumba lui-même. Certains le perçoivent comme un leader pressé et assoiffé de pouvoir, estimant qu’il aurait fallu laisser le colonisateur « développer » le pays. Pour d’autres, le 17 janvier n’est plus un moment de recueillement, mais un obstacle à leurs activités génératrices de revenus.

Cette perception traduit moins un rejet de Lumumba qu’une profonde désillusion sociale. Elle est le résultat de décennies de mauvaise gouvernance, marquées par la corruption, les détournements, la trahison des idéaux fondateurs, la transhumance politique et l’opportunisme des élites se réclamant pourtant de son héritage.

Paradoxalement, alors que Lumumba est reconnu comme une figure emblématique de la lutte contre l’hégémonie occidentale à l’échelle africaine et mondiale, sa mémoire semble reléguée au second plan sur le plan national. Depuis plusieurs années, aucune cérémonie officielle d’envergure ni défilé public ne sont organisés en son honneur, en dehors de quelques messes commémoratives.

Pourtant, sa mémoire continue de rayonner de manière inattendue. Lors de la CAN Maroc 2025, un supporter congolais, Michel Kuka Mboladinga, alias Lumumba Vea, a rendu un hommage saisissant en reproduisant la posture de la statue de Lumumba érigée à Limete, à Kinshasa, dans un silence assourdissant. Ce geste symbolique, largement relayé, a rappelé au monde l’importance de ce héros national, là où les institutions peinent à entretenir sa mémoire.

Lumumba demeure ainsi le symbole d’un combat inachevé : une mémoire entretenue par le peuple, un idéal saboté par la succession politique, et une commémoration souvent perçue comme un dérangement par un peuple plongé dans la précarité que ce leader voulait précisément abolir.

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