Crise dans l’Est : Quel rôle joue réellement Joseph Kabila dans le M23 ?

Crise dans l’Est : Quel rôle joue réellement Joseph Kabila dans le M23 ?

Depuis plusieurs mois, une question revient sans cesse en RDC : quel est réellement le rôle de Joseph Kabila dans la crise sécuritaire qui secoue l’est de la RDC ? Pour le pouvoir de Kinshasa, la réponse est claire. L’ancien président est le véritable commanditaire de l’AFC/M23. C’est d’ailleurs sur base de cette conviction que ses immunités de sénateur à vie ont été levées puis sa condamnation à mort par la Haute Cour militaire a suivi. Félix Tshisekedi lui-même l’a présenté à plusieurs reprises comme celui qui dirigerait, dans l’ombre, cette rébellion. Mais au-delà de cette position officielle, une autre question continue de se poser : Joseph Kabila dirige-t-il réellement le M23 ou son rôle est-il différent de celui que lui prête le gouvernement ?

Par Charles Muhindo

Cette interrogation est d’autant plus légitime d’être posée que l’ancien chef de l’État s’est rendu à plusieurs reprises à Goma, une ville aujourd’hui contrôlée par l’AFC/M23. Pour le pouvoir en place, ces séjours ne font que confirmer les accusations d’appartenance au groupe armé même si les proches de Joseph Kabila affirment toujours que l’ancien président reste attaché à l’unité et la stabilité de la RDC et soutiennent qu’aucun de ses déplacements ne peut être considéré comme une preuve de son appartenance au mouvement rebelle. Ils rappellent également que c’est sous sa présidence que le M23 avait été vaincu en 2013, estimant qu’il est difficile de présenter aujourd’hui comme chef de cette rébellion celui qui l’avait combattue quelques années plus tôt.

Pour beaucoup d’observateurs, il faut aussi s’interroger sur le poids politique et sous-régional de l’ancien président. Après 18 ans à la tête du pays, Joseph Kabila a noué des relations avec plusieurs dirigeants de la région, notamment au sein de la SADC, ainsi qu’avec de nombreux responsables politiques et militaires. Certains estiment que si une telle influence était entièrement mise au service de l’AFC/M23, la rébellion aurait peut-être déjà étendu son contrôle bien au-delà des territoires qu’elle occupe aujourd’hui. D’autres considèrent au contraire que cette hypothèse reste difficile à démontrer.

Cette position rappelle d’ailleurs une déclaration faite par Joseph Kabila lui-même avant son arrivée à Goma. Interrogé en Afrique du Sud sur ses liens avec le M23, l’ancien président avait répondu : « Si j’étais avec le M23, la situation aurait été différente », avait-il dit. Si, pour ses partisans, il s’agissait d’un démenti, ses détracteurs estiment que cette réponse n’a jamais suffi à mettre fin aux soupçons.

C’est justement sur cette question que le professeur Bob Kabamba apporte une lecture différente. Répondant aux questions du journaliste Stanis Bujakera, le politologue estime que les éléments rendus publics jusqu’à présent ne permettent pas d’affirmer que Joseph Kabila dirige directement l’AFC/M23. Selon lui, le dernier rapport des Nations unies évoque cette question avec prudence et les éléments présentés lors du procès militaire ne lui paraissent pas suffisamment solides pour conclure que l’ancien président est le chef de la rébellion.

« Je ne place pas Kabila dans l’opposition armée. Il est dans l’opposition non armée », a mentionné l’analyste.

Pour Bob Kabamba, un autre élément mérite également d’être pris en compte. Si Joseph Kabila était réellement le chef militaire ou politique de l’AFC/M23, son influence sur le terrain serait probablement beaucoup plus prolifique pour la rébellion. L’ancien président connaît les rouages de l’État, les équilibres politiques de la région et dispose encore de nombreux relais sur le plan diplomatique. Pour l’analyste, un acteur disposant d’un tel réseau aurait probablement permis à la rébellion d’aller beaucoup plus loin qu’il n’est le cas aujourd’hui.

« Si Kabila dirigeait la rébellion, il serait déjà à Lubumbashi », estime-t-il.

Par cette affirmation, Bob Kabamba ne cherche pas à dire que Joseph Kabila est totalement étranger à la crise. Il estime plutôt qu’il faut distinguer un opposant politique d’un chef de rébellion. À ses yeux, partager certaines critiques contre le pouvoir ou réclamer une amélioration de la gouvernance ne suffit pas à faire de l’ancien président, le dirigeant de l’AFC/M23. Pour lui, les éléments disponibles aujourd’hui ne permettent pas encore d’en arriver là.

Le débat reste donc entier. Pour Kinshasa, Joseph Kabila est le véritable patron de l’AFC/M23 et la justice militaire a déjà rendu sa décision. Pour ses proches et pour certains analystes, les faits connus à ce jour ne permettent pas de soutenir avec certitude cette thèse. Entre ces 2 lectures, une question continue de traverser le débat politique congolais : Joseph Kabila est-il le véritable commanditaire de la rébellion, un soutien politique qui agit en coulisses ou simplement un opposant dont les positions sont aujourd’hui assimilées, à tort ou à raison, à celles de l’AFC/M23 ? C’est cette question qui continue de faire débat et à laquelle analystes et observateurs peinent à donner des réponses claires.

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