Par Patient Mubiayi MBY
À Lubumbashi, les billets de 50, 100 et 200 francs congolais se font de plus en plus rares dans les échanges commerciaux. Certaines personnes qui en détiennent ne trouvent plus leur importance et s’inquiètent de les écouler, craignant qu’ils soient refusés par les marchands.
Au marché Zambia, Joséphine vend des épices, notamment les tomates à 200 ou 300 FC selon la grandeur. Elle réfute l’hypothèse du refus des petites coupures par les revendeurs et révèle que les semi-grossistes n’acceptent plus ces billets qu’ils jugent encombrants.
« Nous, nous ne refusons pas les petites coupures. Ce sont les semi-grossistes qui nous compliquent la tâche. Tu peux avoir ces billets-là, voire même ceux de 500 FC qui font au total 100 000 FC ; tu arrives pour payer la marchandise, on les refuse. C’est là que nous avons décidé de ne plus prendre des billets qui ne sont plus en circulation. Nous ne refusons pas les petites coupures parce que nous ne les voyons pas. Nous vendons deux verres à 1 500 FC et c’est nous qui perdons 100 FC », a-t-elle indiqué.
À près de 10 mètres de là, Solange est entourée par des clientes venues payer les cacahuètes. Un verre de cacahuètes coûte 800 FC et deux verres se vendent à 1 500 FC au lieu de 1 600 FC logiquement. Pour elle, ces billets seraient retirés du marché par la Banque centrale. Mais leur disparition constitue un manque à gagner pour son commerce.
« Nous vendons un verre à 800 FC et deux à 1 500 FC pour avoir facilement les échanges. Alors, si quelqu’un cherche un seul verre, c’est là que ça nous complique. Au moins s’il accepte de donner 1 000 FC, parce que nous n’avons pas 200 FC pour lui remettre. Les billets de 200 FC n’existent plus. Nous avons juste constaté que les petites coupures ne sont plus visibles. La Banque a retiré les petites coupures du marché selon moi », a-t-elle déclaré.
Le riz garde le même prix que les cacahuètes. Séraphin, vendeur de ce produit vivrier, a trouvé une stratégie pour contourner la disparition des petites coupures. Mais il déplore le silence de l’État face au comportement de certains marchands qui refusent ces billets et appelle à des sanctions.
« Nous avons affiché le prix juste comme ça. Mais quand un client vient acheter, nous lui vendons un verre de riz à 800 FC et nous lui ajoutons une quantité équivalente à 200 FC pour que ça fasse 1 000 FC, parce que les petites coupures n’existent plus. Si elles ont disparu, c’est parce que certains vendeurs les refusaient. Est-ce que l’État ne peut pas s’impliquer dans cette histoire, pour que si quelqu’un refusait, on l’arrête ? Personne n’est au-dessus de l’État, mais ce sont les autorités qui ne s’en occupent pas », a-t-il dit.
La Banque centrale est la seule autorité habilitée à retirer une monnaie de la circulation. Pour l’économiste Arnold Pendwa, la disparition des petites coupures remarquée à Lubumbashi risque d’asphyxier l’économie.
« Nous sommes dans une économie à part entière. Ce qui est malheureux, c’est que l’État n’a pas la totale maîtrise de la monnaie, de la masse monétaire qui circule dans son économie. Voilà pourquoi certaines personnes essayent, par mauvaise intention, de manipuler certains billets d’argent », a expliqué Arnold Pendwa.
La disparition des petites coupures à la base de la vie chère ?
L’inflation persistante sur le marché demeure la cause majeure, selon lui, car si « le plus petit produit ou le plus petit service » coûte 500 FC, la population n’aura pas recours aux billets de 50, 100 voire 200 FC, ce qui suscite le désintérêt chez la population.
« Il faudrait qu’il y ait des biens, des produits, des services qui coûteraient 50 francs sur le marché pour que je puisse aussi avoir tendance à manipuler le billet de 50 francs. Mais s’il y a inflation sur le marché et que le plus petit des services ou le plus petit des produits ne coûte que 500 francs, alors il me faudrait combien de billets de 50 francs pour que j’aie 500 francs ? Ça me fait déjà 10 billets », a-t-il poursuivi.
Il dénonce par ailleurs « une rançon implicite » occasionnée par la disparition de ces billets qui permettaient de fluidifier les échanges commerciaux sur le marché. Prenant en exemple le secteur du transport où une course en taxi devrait normalement coûter 1 250 FC mais coûte 1 500 FC par manque de monnaie, Arnold Pendwa estime que 250 FC bénéficient de manière forfaitaire au chauffeur et représentent une perte pour le passager.
« Normalement, les taxis devraient coûter 1 250 FC, mais exactement, c’est parce qu’on n’a plus l’utilisation de 50 francs, on n’a plus l’utilisation de 100 francs, que nous commençons à payer 1 500 et ça passe comme ça. Or, c’est très dangereux, parce que cela signifie que l’économie, de manière tacite, est en train de participer à ces vols implicites. On est en train de grignoter un peu le pouvoir d’achat de la population qui, au lieu de dépenser 1 250, dépenserait 1 500. Mais l’homme en question doit payer combien de fois son transport ? Quel est le trafic qu’il doit faire ? Et si vous prenez ces 250, supposons qu’il ne puisse faire que 1 500 à l’aller, 1 500 au retour, c’est-à-dire qu’il fait l’aller-retour, on lui a pris 500 francs. Et s’il le fait pendant 10 jours, c’est qu’on lui a pris 5 000 francs. Et s’il doit faire ça pendant 30 jours, on lui aurait pris combien ? », s’interroge-t-il.
Alors que dans d’autres villes du pays les billets de 50, 100 et 200 FC circulent et restent importants pour l’économie, la ville de Lubumbashi se particularise avec le refus de ces billets de banque encore en vigueur. Face à ces spéculations « dangereuses » pour la stabilité de l’économie, l’urgence s’impose pour la Banque centrale du Congo d’instaurer des mécanismes de répression et de sanctions contre les spéculateurs, afin de maintenir son monopole sur la monnaie locale.












