Depuis plusieurs mois, la question du dialogue national inclusif s’impose avec acuité sur la scène politique congolaise. Malgré un changement de dynamique observé de part et d’autre depuis un moment, le processus s’annonce long et complexe. Cet état de choses appelle à une vigilance et une clairvoyance extrêmes. La paix doit être le leitmotiv de toutes les parties pour savoir jongler entre les réels obstacles, les préalables et les enjeux multiples de rendez-vous, présentés comme l’unique voie de sortie de crise.
Par Gédéon ATIBU
Le pays de Lumumba retient son souffle. Face à l’impératif sécuritaire, une dynamique portée le tandem CENCO- ECC a semblé susciter un mince espoir auprès des observateurs et des forces vives. Cependant, cette influence a vite été diluée « le jeu d’échecs » du pouvoir, qui refuse de concéder l’exclusivité de la démarche au seul duo Catholique – protestant.
Le régime de Kinshasa a œuvré pour reprendre le contrôle de l’initiative sans que les Églises n’en perçoivent immédiatement le piège. Le pouvoir en place a eu raison de compter sur ses moyens pour inverser la tendance. La stratégie fut simple, mais redoutable : discréditer les évêques par des accusations de « partisanerie hégémonique », puis briser l’unité religieuse en ralliant la plateforme des Églises de Réveil.
En accusant la CENCO et l’ECC d’avoir « saboté » la feuille de route du 25 août 2025, l’archevêque Ejiba Yamapia a porté le coup de grâce à l’unité confessionnelle. Sa déclaration sans appel : pour lui, cette initiative commune « ne peut plus avoir sa raison d’être ».
La conséquence est immédiate : en s’alignant sur les conditions de Félix Tshisekedi pour un dialogue piloté par l’État, l’Église de Réveil offre au pouvoir l’arme qu’il faut pour neutraliser l’influence des églises historiques. Ce ralliement a véritablement rabattu les cartes, laissant la CENCO isolée dans une posture de justification, pendant que le train du dialogue change de rails pour suivre la direction imposée par le Palais de la Nation.
C’est une stratégie dosée qui porte ses fruits aujourd’hui : la CENCO est restée coincée dans la justification de trop et l’insistance, faute d’une contre-offensive capable de désamorcer les attaques répétées de ses pourfendeurs. En fin de compte, les « policitiens en soutane » semblent être tombés dans le traquenard du pouvoir sans parvenir à démontrer le contraire jusqu’à perdre leur ferveur. Mais, attention la CENCO n’a pas encore dit son dernier mot.
L’ombre de 1992 et le spectre de Mobutu
Dans ce face-à-face, le pouvoir a gardé ses cartes en main jusqu’à la bataille ultime. Les ténors de la majorité actuelle connaissent plus ou moins la radicalité des méthodes de l’Église catholique. Face à une opposition « orpheline » et capable de braver la peur, le tandem CENCO- ECC a fléchi. Dès lors, une question s’impose : que reste-t-il de leur ligne initiale et jusqu’où le pouvoir compte-t- il aller vraiment ? M. Félix Tshisekedi pourrait être tenté d’imposer un dialogue à ses propres conditions. Le risque est alors de voir l’histoire bégayer : nous pourrions donc assister à une absence de force d’exécution des résolutions, rappelant 1992 lorsque Mobutu argua que la Conférence Nationale Souveraine (CNS) ne pouvait se substituer aux institutions en place. A l’époque, le Maréchal avait réussi à débaucher des opposants par l’argent et les postes, profitant des rivalités et divisions entre les leaders de l’opposition pour gagner du temps tout en gardant le contrôle de l’appareil sécuritaire. Les scènes sont-elles sur le point de se répéter ou le contexte est-il totalement différent ? Le respect de la Constitution et l’interventionnisme occidental sont, ici, des variables que le pouvoir devra gérer avec sérieux.
Le cas Kabila : la patate chaude
Le dialogue se tient déjà dans les coulisses, mais, l’officialisation se fait attendre. Il sied de rappeler qu’aucun groupe ne viendra à la table des discussions à l’aveugle ; chacun, majorité comprise, veut tirer la couverture à soi. Mais la ligne rouge fixée par Kinshasa concernant certains acteurs ne semble être qu’une manière de monter les enchères.
La politique d’exclusion ne servira pas l’apaisement. Par définition, on dialogue avec ses contradicteurs : Joseph Kabila et Corneille Nangaa en font partie. Entrevoir un dialogue sans les « condamnés de la justice » viderait l’objectif de recherche de la paix de sa substance.
Par ailleurs, les autorités congolaises invoquent souvent le triptyque « Paix– Vérité – Réconciliation » en mémoire des victimes d’atrocités dans l’Est du pays. Mais quelle justice pour enquêter et sanctionner ? Le cas Kabila a démontré que la justice nationale peinait à répondre aux grands défis, laissait une image négative à l’échelle internationale. Si l’on soutient l’installation d’un Tribunal Pénal International pour la RDC, ce travail laborieux prendra des années. Aussi, cette justice transitionnelle doit-elle intervenir avant ou après le dialogue ? La RDC a-t-elle les moyens de soutenir un tel processus sans qu’il ne paraisse « suspect » aux yeux des acteurs politiques ?
Au regard de la menace de balkanisation, il convient que le dirigeant congolais se place au-dessus de la mêlée en convoquant un dialogue réellement inclusif et en respectant des règles du jeu imposables à tous. C’est de cette manière que le pays de Lumumba se relèvera, après avoir coupé le cordon ombilical de certains fils du pays qui, par intérêts sordides, se jettent dans les bras du Rwanda pour « congoliser » la guerre.
Nous prions pour que ce dialogue soit le dernier, celui où les participants éditeront enfin les règles définitives devant régenter la République. Car si l’équation semble aujourd’hui impossible, la survie de la nation exige que l’on trouve la solution avant que le train ne finisse sa course dans le ravin de l’histoire.













