Présidentielle en RDC : Tshisekedi face à la « malédiction » de Kabila

Sans s’en rendre compte, il arrive souvent qu’un chef de l’État, au plus fort de règne, devienne la marionnette de ses collaborateurs. Le pouvoir avilit et corrompt; raison pour laquelle il s’avère primordial de savoir qui souffle à l’oreille du chef. Si un dirigeant s’y laisse aveuglément entraîner, il risque de transformer sa cour en un cercle d’intérêts privés déconnectés du peuple. C’est ce qu’on appelle précisément la « malédiction de la fonction présidentielle ». De Kasavubu à Tshisekedi aujourd’hui, personne ne semble y échapper. Cette « malédiction » se heurte aujourd’hui au verrou de l’Article 220 de la Constitution, qui interdit toute modification du nombre et de la durée des mandats présidentiels. C’est le cœur de la bataille juridique qui s’annonce.

Par Gédéon ATIBU

Le pouvoir est une drogue : lorsqu’on y goûte ou qu’on y a goûté, il devient difficile de s’en passer. Napoléon Bonaparte illustre parfaitement cette addiction. Malgré son exil à l’île d’Elbe, son désir viscéral du pouvoir l’a poussé à revenir pour les « Cent-Jours », risquant tout pour retrouver son trône avant sa chute définitive à Waterloo.

En République démocratique du Congo, Joseph Kabila n’a pas quitté le pouvoir facilement. Il s’y est maintenu jusqu’en 2018, alors que les élections pour l’alternance politique au sommet de l’État auraient dû avoir lieu en 2016. À cette époque, l’opposition, regroupée notamment au sein du « Rassemblement », a joué un rôle de contre-pouvoir radical, multipliant les journées « ville morte » et les manifestations pour exiger le respect de la Constitution. Dieu seul sait si c’est la pression de la rue qui a fait fléchir Kabila, l’emportant sur son ambition —dénoncée dès 2015 par l’opposition — d’un « troisième faux penalty ».

Vomie par la population, la « Kabilie », essoufflée, avait raté le coche lors de l’élection présidentielle de 2018. Le dauphin de Joseph Kabila s’était fait battre par le ticket Tshisekedi – Kamerhe. Pour plusieurs observateurs, l’échec de Shadary fut la conséquence d’un calcul politique infructueux : en tardant à désigner un successeur pour préserver ses propres chances de rester, Kabila a privé son camp d’une préparation efficace.

Dix ans après, Kabila n’est plus aux affaires, mais la scène politique congolaise semble revivre les mêmes crispations qu’en 2015 ou 2016. Les hommes du pouvoir répètent à qui veut l’entendre que le chef de l’État, Félix Tshisekedi, n’a pas un « mandat », mais une « mission ». Cette assertion, ou « formule incantatoire » musicalement agréable à l’oreille, dévoile l’intention de la majorité et rappelle le tristement célèbre « Kabila Désir », « Kabila totondi yo té, Ndlr, nous ne sommes pas fatigués de Kabila » et bien d’autres théories soutenues à l’époque pour justifier le glissement du calendrier électoral.

Pourquoi Kabila craignait-il ces élections ? Principalement par peur de perdre l’immunité et de voir son bilan sanctionné par les urnes. L’Union invoque désormais l’instabilité sécuritaire dans l’Est et la nécessité de parachever les réformes structurelles pour justifier un éventuel report ou une révision constitutionnelle.

À Jeune Afrique, André Mbata, qui n’est pas n’importe qui, n’a pas dit le contraire : c’est une ligne officielle tracée par le camp de la majorité. « Qu’on mette d’abord fin à l’agression rwandaise. Demande-t-on à Volodymyr Zelensky, qui est hors mandat, s’il se prépare aux élections ? De toute façon, si on en organisait aujourd’hui, qui d’autre pourrait les gagner, si ce n’est Félix Tshisekedi ? », a lâché le Secrétaire Permanent de l’Union Sacrée de la Nation.

Il ne s’agit pas d’une opinion, mais bien d’une posture bien assumée par la famille politique du chef de l’État. L’objectif est clair : permettre à Tshisekedi de prolonger son bail. Cela passe par le conditionnement des élections au retour de la paix dans la partie orientale du pays ou par un changement de constitution, dont une mouture du projet serait déjà sur table. Ce projet de maintien au pouvoir s’appuie également sur le contrôle des installations clés : la CENI ( Commission Électorale) et la Cour Constitutionnelle, dont la neutralité est vivement contestée par l’opposition et les Églises.

A ce stade, seules la pression internationale ou une situation sécuritaire intenable pourraient éventuellement calmer les ardeurs du pouvoir. L’opposition, moins rodée et absente sur le terrain, pourrait se réveiller d’ici fin 2026 pour exiger des élections et le départ de Tshisekedi après 2028. Reste à savoir si cette opposition aura la même envergure d’action qu’autrefois, au moment où son leadership semble être paradoxalement incarné par Kabila.

En effet, si la pression s’avérait suffisante pour faire fléchir Kinshasa, les chances de voir l’UDPS ou l’Union Sacrée conserver le pouvoir s’amenuiseraient. Plutôt que de peaufiner des stratégies pour les prochaines échéances, les dirigeants s’égarent dans des débats stériles. En conséquence, ni Kabuya, ni Sama, ni Mutamba — bref, le ticket du pouvoir — ne semble être prêt pour battre un éventuel candidat commun de l’opposition. Le « cas Shadary » risque de se répéter, à moins que Tshisekedi ne réserve encore une surprise…

Au-delà de la politique, la grogne monte face au retard de paiement des fonctionnaires de l’État et à l’inflation. Ce climat social tendu pourrait être le véritable déclencheur d’une contestation populaire, plus encore que les mots d’ordre des politiques.

Et si Bahati avait raison ? La Constitution exige-t- elle que les hommes politiques reproduisent les mêmes comportements sous tous les régimes ? D’aucuns diraient que les méthodes de la Kabilie se déclinent aujourd’hui à la perfection, mais sans Kabila. Mais au fond, l’histoire ne bégaye pas, elle punit ceux qui refusent d’en tirer les leçons. Si Félix Tshisekedi finit par céder aux sirènes du glissement ou de la révision constitutionnelle, il ne ferait que valider la thèse de ses propres détracteurs d’hier : le trône du Palais de la Nation serait-il devenu une prison dorée où l’on entre en libérateur pour en sortir en prisonnier de son propre entourage ? En RDC, le peuple a souvent montré qu’il sait pardonner les erreurs de gestion, mais rarement l’arrogance du pouvoir qui cherche à s’éterniser.

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