Face à la sempiternelle menace terroriste dans l’Est du pays, doit-on armer des populations dans des localités exposées ?
Par Gédéon ATIBU
La question revient avec insistance après les récents massacres attribués aux rebelles ADF dans la région de Beni. Entre le samedi et le mardi 2 juin 2026, près de 45 civils ont été tués dans des attaques terroristes. Face à cette situation, certains responsables politiques estiment qu’il est temps d’adopter de nouvelles approches pour protéger les communautés régulièrement ciblées par les groupes armés.
C’est dans ce contexte que le député national Nzanzu Kasivita Carly, ancien gouverneur du Nord-Kivu, a adressé une lettre ouverte au président de la République. Dans ce document, il plaide pour une adaptation de la stratégie militaire contre les ADF et propose notamment la création de forces locales de défense composées de citoyens recrutés au sein des communautés, formés et encadrés par l’État. Selon lui, la présence de telles structures pourrait renforcer la surveillance des villages, améliorer la collecte des renseignements et permettre une réaction plus rapide face aux incursions des rebelles.
Une proposition qui pourrait trouver un écho favorable auprès d’une partie de la population qui estime toujours que les villages sont souvent attaqués avant l’arrivée des forces de sécurité. Pour certains habitants, disposer de moyens locaux de protection permettrait de parer aux éventualités avant l’arrivée des services de sécurité. D’autres soutiennent également que les populations locales connaissent mieux le terrain et peuvent détecter plus rapidement les mouvements suspects dans leurs zones respectives.
Cependant, cette idée ne fait pas l’unanimité. Le professeur Jaribu Muliwavyo de l’Université de Goma estime qu’armer les civils constitue une fausse bonne idée. Selon lui, l’expérience observée dans plusieurs pays africains montre que les groupes d’autodéfense deviennent souvent des cibles privilégiées des organisations terroristes. Il cite notamment les cas du Burkina Faso, du Nigeria et de l’Irak, où des milices locales créées pour soutenir les forces régulières ont subi de lourdes pertes et exposé davantage leurs communautés aux attaques des groupes armés.
Pour cet universitaire, les ADF pratiquent une guerre asymétrique qui ne peut être combattue efficacement par de simples villageois armés. Il estime qu’envoyer des agriculteurs ou des jeunes sans véritable formation militaire face à des combattants expérimentés risque d’aggraver la situation des populations. Selon lui, les rebelles pourraient considérer les villages disposant de groupes d’autodéfense comme des cibles prioritaires et ainsi y multiplier les attaques.
Une autre inquiétude concerne l’avenir de ces groupes locaux d’autodéfense. Dans plusieurs pays, des milices créées pour assurer la sécurité locale ont parfois été accusées d’abus, de règlements de comptes ou de banditisme. Certains observateurs rappellent également que l’Est de la RDC compte déjà plusieurs groupes armés communautaires et mouvements d’autodéfense, notamment les Wazalendo. Malgré leur présence, l’insécurité demeure dans de nombreuses zones. Selon le Professeur Muliwavyo, l’expérience actuelle avec les Wazalendo montre la difficulté de la gestion des groupes armés locaux si le conflit se prolonge.
Pour les opposants à cette proposition, la véritable solution réside plutôt dans le renforcement de l’armée régulière, l’amélioration du renseignement, la sécurisation des axes de communication et la lutte contre les réseaux qui soutiennent les ADF. Ils considèrent que la mission de protéger la population doit rester entre les mains des institutions de l’État afin d’éviter une multiplication des acteurs armés sur le terrain.
Le débat reste donc ouvert. D’un côté, la gravité des massacres pousse certains responsables à rechercher de nouvelles solutions pour protéger rapidement les populations. De l’autre, plusieurs experts mettent en garde contre les risques d’une militarisation accrue des communautés civiles. Une chose semble néanmoins sûre : les habitants de l’Est attendent avant tout des mesures efficaces capables de mettre fin aux tueries qui continuent de cibler leurs villages depuis de nombreuses années.












