Présentée par Kinshasa comme une avancée majeure vers la mise en œuvre des accords de Washington, la signature d’un protocole de désarmement, de démobilisation et de cantonnement avec les FDLR suscite pourtant de nombreuses interrogations. Entre enjeux diplomatiques, bataille des récits et cohérence de la communication officielle, cette initiative pourrait avoir des conséquences bien au-delà du terrain militaire.
Par Charles Muhindo
Depuis la signature de l’accord de Washington en juin 2025, la question des FDLR est devenue l’un des principaux points de blocage entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Chaque partie continue de camper sur sa position, estimant que c’est à l’autre de faire le premier pas dans la mise en œuvre des engagements pris. Mais, au fil des mois, le discours de Kinshasa sur ce dossier a considérablement évolué, parfois au point de sembler conforter le narratif de Kigali. Aujourd’hui, avec l’annonce de la signature d’un protocole de désarmement, de démobilisation et de cantonnement avec les FDLR, des analystes s’interrogent : cette nouvelle démarche renforce-t-elle la position de la RDC ou risque-t-elle, au contraire, d’offrir de nouveaux arguments au Rwanda ?
Au départ, dans le cadre de l’accord de Washington, la RDC s’était engagée à neutraliser les FDLR. Les autorités congolaises avaient toutefois précisé que cette opération ne pouvait être menée tant que les troupes rwandaises occupaient une partie du territoire congolais. Pour Kinshasa, le retrait des soldats rwandais devait précéder toute opération militaire contre ce groupe armé.
Quelques semaines plus tard, un autre discours est apparu. Des responsables congolais ont affirmé que les FDLR ne représentaient plus une véritable menace pour le Rwanda. Selon eux, ce groupe était devenu très affaibli et vieillissant, et Kigali s’en servait comme d’un prétexte pour maintenir sa présence dans l’est de la RDC, tout en poursuivant d’autres objectifs, notamment l’exploitation frauduleuse des minerais congolais.
Par la suite, le gouvernement a également expliqué que les FDLR se trouvaient dans des zones contrôlées par le M23. En d’autres termes, les FARDC ne pouvaient pas les combattre puisqu’elles n’avaient plus le contrôle de ces territoires. Là encore, Kinshasa insistait sur le fait que le retrait du Rwanda devait intervenir avant toute opération contre les FDLR.
Aujourd’hui, le discours évolue de nouveau. Le gouvernement annonce que les FDLR ont signé un protocole de désarmement, de démobilisation et de cantonnement. Selon le ministre de l’Intégration régionale, Floribert Anzuluni, les membres de ce mouvement ont accepté de déposer les armes, de dissoudre leur organisation et de rentrer au Rwanda. Ils demandent toutefois des garanties de sécurité. Si Kigali refuse leur retour, certains pays africains se disent prêts à les accueillir.
Pour le gouvernement congolais, cette évolution démontre que la RDC respecte ses engagements et progresse dans la mise en œuvre des accords de Washington. Kinshasa estime également que cette initiative prive le Rwanda du principal argument qu’il invoque depuis des années pour justifier sa présence militaire sur le territoire congolais.
À Kigali, en revanche, cette annonce est interprétée tout autrement. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, affirme que ce protocole n’est pas prévu par les accords de Washington. Il accuse même la RDC de chercher à contourner ses obligations et réitère les accusations de son gouvernement selon lesquelles des éléments des FDLR seraient intégrés au sein des FARDC.
C’est à ce niveau que le dossier devient plus délicat, voire qu’il pourrait constituer un piège pour Kinshasa. Pendant plusieurs mois, les autorités congolaises ont soutenu que les FDLR ne constituaient plus une menace réelle ou qu’elles se trouvaient dans des zones sous contrôle du M23. Aujourd’hui, elles annoncent avoir obtenu la signature de ces mêmes FDLR sur un protocole de démobilisation. Le Rwanda pourrait facilement exploiter ces narratifs, qui paraissent contradictoires, pour demander où se trouvaient alors ces FDLR avec lesquels le gouvernement congolais affirme avoir conclu un accord.
Sans doute, ce changement de position risque de compliquer la posture diplomatique de la RDC. Même si Kinshasa présente ce protocole comme une avancée vers la paix, Kigali pourrait s’en servir pour renforcer son propre discours auprès de ses partenaires internationaux. C’est d’ailleurs ce qu’il a commencé à faire quelques heures seulement après cette annonce.
En RDC également, certaines voix s’interrogent. Le président de l’ASADHO, Jean-Claude Katende, estime que cette initiative pourrait être utilisée contre le Congo par ceux qu’il considère comme les agresseurs du pays. Selon lui, la communication du gouvernement sur ce dossier devrait être mieux maîtrisée afin d’éviter des déclarations ou des initiatives susceptibles d’affaiblir davantage la position de la RDC.
« Le gouvernement congolais s’enfonce encore en annonçant qu’il a signé un protocole de désarmement, de démobilisation et de cantonnement par la sensibilisation avec les FDLR. Ce protocole sera utilisé contre le Congo par les agresseurs dont on connaît bien la manipulation », a-t-il écrit sur X.
Au fond, le problème n’est peut-être pas la démobilisation des FDLR en elle-même. Si elle est réelle, comme l’affirme Kinshasa, elle peut constituer un pas important vers la paix. Mais la véritable question est celle de la cohérence. Depuis plusieurs mois, les explications fournies par les autorités congolaises ont changé à plusieurs reprises. Or, dans un conflit comme celui qui oppose la RDC au Rwanda, où chaque déclaration est scrutée par l’opinion internationale, ces évolutions de discours peuvent être exploitées par la partie adverse.
Car la bataille entre Kinshasa et Kigali ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle se mène également sur les plans diplomatique et communicationnel. Dans ce contexte, chaque mot, chaque position, chaque déclaration et chaque attitude comptent. Les autorités congolaises gagneraient donc à faire preuve d’une plus grande cohérence dans leur communication. À défaut, elles risqueraient de contredire leurs propres positions et d’offrir au Rwanda des arguments susceptibles de renforcer son narratif sur la scène internationale.













