Le grand retournement de Tshisekedi : de la marionnette présumée à l’homme qui tient désormais toutes les ficelles

Le grand retournement de Tshisekedi : de la marionnette présumée à l’homme qui tient désormais toutes les ficelles

Par Siméon Isako

En janvier 2019, Félix Tshisekedi entre au Palais de la Nation dans une position pour le moins paradoxale. Il est élu après une élection de 2018 très disputée entre lui , Martin Fayulu, soutenu par l’opposition et Emmanuel Ramazani Shadary, candidat du FCC de Joseph Kabila. Il est président de la République, mais il ne détient pas réellement tous les leviers du pouvoir. Derrière l’apparente alternance se trouve encore l’ombre imposante de Joseph Kabila. Le FCC contrôle le Parlement, une grande partie des institutions et plusieurs gouvernements provinciaux.

Le nouveau président paraît alors condamné à composer avec celui qui vient de quitter le pouvoir.
Celui que certains observateurs présentaient au départ comme le partenaire obligé de Joseph Kabila est devenu l’homme autour duquel s’organise l’essentiel du jeu politique congolais. Son parcours raconte moins une simple ascension qu’une succession de renversements d’alliances, de recompositions et de rapports de force.

La véritable histoire du pouvoir de Félix Tshisekedi commence donc moins par sa victoire électorale que par sa capacité à transformer une faiblesse institutionnelle en domination politique.

2019 : Président, mais pas encore maître du pouvoir

Lorsque Félix Tshisekedi prête serment le 24 janvier 2019, il hérite d’une configuration particulièrement contraignante. Son camp a remporté la présidentielle, mais les forces proches de Joseph Kabila disposent de la majorité parlementaire. Le gouvernement formé quelques mois plus tard reflète d’ailleurs ce déséquilibre. Sur les 65 membres du gouvernement Ilunga Ilunkamba, 42 reviennent au FCC contre 23 au CACH.

Autrement dit, Tshisekedi a le fauteuil présidentiel, mais Kabila conserve une grande partie de la mécanique politique. C’est à ce moment que se dessine le premier grand paradoxe du régime. Celui qui semble dépendre de son prédécesseur va progressivement apprendre à dépendre de moins en moins de lui. Et c’est probablement là que commence le véritable « logiciel politique » de Tshisekedi. Il a compris qu’il ne jamais affronter frontalement un rapport de force qu’il ne maîtrise pas encore, mais travailler à le modifier.

Kamerhe : le premier allié indispensable

À ses débuts, Vital Kamerhe est l’un des piliers de la nouvelle présidence. Directeur de cabinet, stratège de campagne et partenaire politique majeur, il appartient au premier cercle du nouveau pouvoir. Mais la politique congolaise est rarement une affaire de fidélités éternelles.

La condamnation de Kamerhe en 2020 dans le dossier des travaux des maisons préfabriquées bouleverse considérablement l’équilibre autour du chef de l’État. Son influence institutionnelle disparaît temporairement et Tshisekedi se retrouve progressivement libéré d’un partenaire dont le poids politique pouvait constituer un contrepoids.

Kamerhe reviendra plus tard dans le jeu après son acquittement, mais dans une configuration différente, non plus comme l’homme indispensable des débuts, mais comme un acteur intégré dans un système politique désormais dominé par Tshisekedi. Le message est déjà clair , les alliances existent, mais le centre de gravité doit rester au Palais.

2020-2021 : le grand coup contre Kabila

C’est probablement le tournant majeur du premier mandat.Tshisekedi comprend que tant que le FCC conservera sa majorité parlementaire, sa présidence restera politiquement bridée. Il décide alors de changer les règles du jeu. En décembre 2020, il annonce la fin de la coalition avec Kabila et entreprend de construire une nouvelle majorité : l’Union sacrée de la Nation.

La manœuvre est redoutable.

Au lieu d’affronter le FCC comme un bloc, Tshisekedi entreprend de le fissurer de l’intérieur. Des députés changent de camp, des responsables politiques rejoignent le nouveau regroupement présidentiel et l’ancien rapport de force s’effondre progressivement. La nouvelle majorité finit par contrôler près de 400 députés sur 500. Le président ne renverse donc pas Kabila par un affrontement frontal mais il lui retire progressivement ses relais.

En avril 2021, le gouvernement est finalement formé sans les principaux soutiens de l’ancien président. La page de la coalition FCC-CACH est tournée. C’est le moment où Félix Tshisekedi cesse véritablement d’être le « partenaire » de Joseph Kabila pour devenir son principal concurrent.

Le secret de la méthode : absorber plutôt que combattre

La grande force politique de Tshisekedi depuis 2020 tient à une méthode : transformer ses adversaires potentiels en partenaires de circonstance. L’Union sacrée devient ainsi une immense coalition à géométrie variable. Des personnalités provenant d’horizons politiques différents s’y retrouvent, parfois avec des intérêts contradictoires.

Le principe est simple , chacun peut conserver son espace politique, mais le centre de gravité demeure la présidence. Cette stratégie permet au chef de l’État d’éviter l’émergence d’un seul partenaire suffisamment puissant pour lui faire concurrence. C’est précisément ce qui rend l’Union sacrée efficace comme instrument de pouvoir : elle est suffisamment large pour contenir presque tout le monde, mais suffisamment dépendante du président pour que personne n’en devienne véritablement le propriétaire.

Katumbi : de l’allié stratégique au concurrent

Moïse Katumbi représente une autre étape de cette stratégie. Après avoir contribué à la recomposition politique autour de Tshisekedi, Katumbi finit par quitter l’Union sacrée en décembre 2022. Le divorce révèle une constante de la politique tshisekediste , les alliances peuvent être solides tant qu’elles ne créent pas un second centre de pouvoir susceptible de rivaliser avec le premier.

Katumbi retourne alors dans l’opposition et devient l’un des principaux adversaires électoraux de Tshisekedi. Mais le président a entre-temps consolidé son appareil. La présidentielle de décembre 2023 lui offre un second mandat avec plus de 73 % des suffrages selon les résultats officiels. Sa coalition domine également l’Assemblée nationale.

Le rapport de force n’est donc plus celui de 2019.

En quatre ans, le président est passé d’une majorité parlementaire qui lui échappait à un système politique dans lequel son camp dispose d’une puissance institutionnelle considérable.

Même ses anciens partenaires deviennent des pièces du système

L’une des caractéristiques du règne politique de Tshisekedi est sa capacité à recycler ses anciens adversaires et partenaires. Vital Kamerhe, par exemple, revient au premier plan et devient président de l’Assemblée nationale en 2024. Celui qui avait été le puissant directeur de cabinet du début du quinquennat se retrouve ainsi à nouveau au sommet de l’État, mais dans une architecture où le président dispose d’une assise politique beaucoup plus importante qu’en 2019.

Cette capacité à faire revenir certains acteurs dans le jeu, mais dans des positions désormais redéfinies, est l’un des ressorts de la domination présidentielle. Tshisekedi ne détruit pas nécessairement les acteurs. Il les repositionne.

2023-2026 : du contrôle de la majorité au contrôle du tempo politique

Après sa réélection, le président dispose d’un avantage qu’il n’avait jamais possédé auparavant : le temps. Son premier mandat avait été celui de la conquête des leviers du pouvoir. Le second devient celui de leur consolidation.

L’opposition est fragmentée, l’Union sacrée reste la principale machine parlementaire, et les anciens grands pôles de pouvoir ont été considérablement affaiblis ou réorganisés.

La stratégie présidentielle s’affiche est celle de sécuriser son entourage politique et de coopter certains opposants afin de renforcer sa position.C’est dans ce contexte qu’apparaît la question constitutionnelle.

En 2026, les projets de réforme de la Constitution provoquent une forte controverse, notamment autour de la possibilité d’un troisième mandat. Des manifestations ont notamment eu lieu à Goma et Bukavu en juillet 2026 pour dénoncer toute modification susceptible de permettre à Tshisekedi de briguer un nouveau mandat.

Ici encore, le débat dépasse la seule question juridique.

Il pose une question beaucoup plus politique : après avoir progressivement neutralisé les contre-pouvoirs politiques issus de l’ancien système, jusqu’où Félix Tshisekedi veut-il pousser la concentration de son pouvoir ?

De la marionnette au maître du jeu

•En 2019, la lecture dominante était celle d’un président contraint de composer avec Joseph Kabila.

•En 2020, il commence à retourner le rapport de force.

•En 2021, il démantèle politiquement la domination du FCC.

•En 2022, il voit partir Katumbi de son Union sacrée.

•En 2023, il obtient un second mandat et une majorité parlementaire largement favorable.

En 2024-2026, il gouverne dans un paysage où les principaux acteurs politiques ont, d’une manière ou d’une autre, été intégrés, éloignés, repositionnés ou transformés en adversaires moins dangereux qu’ils ne l’étaient au début de son règne.

C’est toute l’ironie de cette trajectoire.

Celui qui semblait être le produit d’un compromis politique est devenu celui qui impose les compromis.

Celui qui devait composer avec Kabila a fini par remodeler le paysage laissé par Kabila.Celui qui avait besoin de Kamerhe s’est retrouvé en position de le réintégrer dans son dispositif.

Celui qui gouvernait avec Katumbi a finalement gouverné contre lui.Et celui qui avait besoin d’une coalition pour survivre politiquement est devenu le point autour duquel la coalition elle-même s’organise.

Le véritable enseignement

La réussite politique de Félix Tshisekedi ne réside donc pas uniquement dans sa capacité à gagner des élections, elle réside surtout dans sa capacité à transformer ses faiblesses en leviers.

Il a compris une règle élémentaire de la politique congolaise : dans un système où les alliances sont mouvantes, celui qui contrôle le centre du pouvoir peut survivre à presque toutes les recompositions.

Sa méthode a consisté à laisser les ambitions individuelles cohabiter dans une grande coalition tout en évitant qu’elles ne se transforment en puissance autonome.

C’est ainsi qu’il est passé d’un président entouré de puissants partenaires à un président autour duquel gravitent des partenaires qui, pour la plupart, ont besoin de son arbitrage.

Le terme de « tyran » utilisé aujourd’hui par l’opposition contre Tshisekedi, relève, lui, d’un jugement politique et non d’un fait établi. Mais une chose est difficile à contester : entre 2019 et 2026, Félix Tshisekedi a profondément inversé le rapport de force politique congolais.

En 2019, il occupait le sommet de l’État sans maîtriser complètement le système. En 2026, il maîtrise beaucoup mieux le système sans que cela signifie pour autant que toutes les institutions soient dépourvues d’autonomie.

La métamorphose est là.

De président dépendant des alliances, Félix Tshisekedi est devenu l’homme dont les alliances dépendent.

Et c’est peut-être cela, au fond, la véritable histoire de son parcours, non pas celle d’un homme qui a simplement conquis le pouvoir, mais celle d’un président qui, année après année, a appris à faire du pouvoir le principal instrument de sa propre survie politique.

2026: Tshisekedi sur le terrain de Dialogue selon son Tempo

Annoncé le 17 juillet 2026, le dialogue national inclusif voulu par Félix Tshisekedi tarde encore à prendre une forme concrète. Plus d’un mois après l’annonce, les contours du processus restent flous, tandis que le chef de l’État promet une adresse à la Nation pour en préciser les modalités.
Le calcul politique serait simple : ne jamais fermer la porte au dialogue, mais ne pas non plus se précipiter pour l’ouvrir. En gardant l’initiative, Tshisekedi évite de subir le rythme imposé par ses adversaires. Il peut ainsi attendre que les positions se décantent, que les coalitions s’effritent et que les revendications de l’opposition deviennent moins cohérentes.


La promesse présidentielle d’un dialogue « différent de tous ceux qu’a connus le pays » entretient davantage l’attente qu’elle ne règle les interrogations.


À Kinshasa, la véritable bataille n’est donc peut-être plus seulement celle du contenu du dialogue, mais celle du calendrier et du contrôle de l’agenda politique. Et sur ce terrain, Tshisekedi semble vouloir rester maître du tempo.
Reste une question : à force de jouer à l’usure, le président finira-t-il par imposer son dialogue ou par provoquer une nouvelle montée de la pression politique ?

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