Alors que les Congolais célébraient le match nul obtenu par les Léopards face au Portugal, lors de leur entrée en Coupe du monde, le chef de l’État a profité de cette rencontre pour revenir sur plusieurs questions politiques et sécuritaires. Une partie de son discours a été bien accueillie lorsqu’il a appelé les Congolais vivant à l’étranger à ne pas servir les intérêts de ceux qui cherchent à déstabiliser la RDC. Mais d’autres propos ont rapidement éclipsé le reste de son intervention. Évoquant son prédécesseur, Félix Tshisekedi a affirmé que « des Rwandais avaient remplacé Laurent-Désiré Kabila, un vrai Congolais, par leur chien, Joseph Kabila ». Une déclaration particulièrement brutale qui a immédiatement suscité des réactions dans l’opinion publique.
Pour beaucoup d’observateurs, cette déclaration n’est pas simplement une attaque de plus contre Joseph Kabila. Elle ne fait que rappeler un sujet sur lequel des Congolais débattent depuis plusieurs années : celui du rapport qu’entretient Félix Tshisekedi avec la parole publique. Car ce n’est pas la première fois que le président de la République emploie des mots jugés blessants, méprisants ou insultants lorsqu’il parle de ses adversaires politiques. Au contraire, plusieurs Congolais ont le sentiment qu’au fil des années, les attaques verbales sont devenues presque quelque chose d’habituel dans ses sorties médiatiques.
Depuis son arrivée au pouvoir, les exemples se sont multipliés. Des opposants ont été présentés comme des hommes affamés par le pouvoir : des opposants ya nzala en lingala. D’autres ont été décrits comme des adversaires faibles : des opposants ya pete. Des expressions considérées comme des insultes ou des moqueries contre ceux qui contestaient son action. À chaque fois, ces déclarations provoquent des débats, mais elles ont surtout fini par installer l’image d’un président ayant de facilité à recourir à des mots choquants lorsqu’il s’adresse à ses adversaires
Durant la campagne présidentielle de 2023, cela a été plusieurs fois déploré. Les qualifications vis-à-vis de plusieurs candidats avaient parfois quitté le terrain du débat politique pour glisser vers des attaques personnelles. Moïse Katumbi, Denis Mukwege et d’autres figures de l’opposition avaient été visés par des propos particulièrement durs. Les partisans du chef de l’État y voyaient une manière de parler sans hypocrisie et sans détour. Ses critiques, en revanche, estimaient qu’un président en exercice devait se montrer au-dessus de la mêlée et éviter les formulations qui rabaisse sa fonction.
Car, même certaines déclarations concernant les institutions du pays ont étonné . Lorsque Félix Tshisekedi avait parlé de « clochards » en évoquant l’état dans lequel il avait trouvé certains éléments de l’armée congolaise, ses propos avaient également fait débat. Beaucoup avaient estimé qu’un commandant suprême des forces armées pouvait dénoncer les problèmes qui affectent l’armée sans pour autant employer des mots humiliants à l’égard de ceux qui servent sous l’uniforme. D’autres épisodes du même genre ont aussi fait débat dans le pays, donnant l’impression que le dirigeant congolais était enclin à l’injure ou à la provocation mais sans gêne.
L’affaire Joseph Kabila est toutefois particulière suite au statut de la personne visée. Car quelles que soient les critiques adressées à l’ancien président, celui-ci reste un ancien chef de l’État. Dans la plupart des démocraties, les relations entre dirigeants actuels et anciens dirigeants peuvent être tendues, mais il demeure rare qu’un président qualifie publiquement son prédécesseur de « chien ». C’est d’ailleurs ce qui explique les nombreuses réactions enregistrées depuis cette déclaration. Plusieurs personnalités politiques et membres de la société civile ont estimé qu’une telle formule était indigne de la fonction présidentielle.
Ils rappellent que la fonction présidentielle impose davantage de devoirs qu’elle n’accorde de privilèges. Un président n’est pas seulement un acteur politique chargé de défendre son camp. Il est aussi le symbole des institutions et de l’unité nationale. À ce titre, beaucoup considèrent que sa parole devrait être guidée par la retenue, même lorsqu’il s’attaque à ses adversaires les plus durs. Selon cette lecture faite par le Professeur Félix Momat, lorsqu’un chef de l’État remplace l’argumentation par l’invective, il ne rabaisse pas seulement la personne visée ; il risque également d’affaiblir la dignité de la fonction qu’il représente.
Bien plus, en présentant aujourd’hui Joseph Kabila comme un homme entièrement au service du Rwanda, Félix Tshisekedi remet indirectement sur la table la question de ses propres relations passées avec son prédécesseur. Car personne n’a oublié que les deux hommes ont gouverné ensemble pendant 2 années au sein de la coalition FCC-CACH. Personne n’a oublié non plus les critiques qui ont entouré l’élection de 2018 et les accusations d’arrangement politique à l’africaine qui avaient accompagné l’accession de Félix Tshisekedi au pouvoir. Dès lors, certains Congolais peinent à comprendre comment celui qui fut hier un partenaire politique de premier plan peut aujourd’hui être présenté comme un simple instrument d’un État étranger
Beaucoup de citoyens peuvent accepter qu’un chef de l’État soit ferme, offensif ou même sévère dans ses critiques. Mais ils attendent également de lui qu’il fasse preuve d’une certaine hauteur . Lorsqu’un président multiplie les expressions blessantes ou les attaques personnelles, il donne parfois l’impression de descendre lui-même trop bas au lieu de s’élever au-dessus du commun des mortels.
C’est précisément cette répétition qui suscite aujourd’hui des questions. L’opinion considérera qu’une phrase isolée peut être considérée comme un dérapage. Deux ou trois déclarations peuvent encore être prises comme des moments où l’on s’est emporté. Mais lorsque les épisodes s’accumulent au fil des années, certains finissent par y voir un véritable style politique. D’où cette question qui revient désormais dans le débat public congolais : l’injure facile est-elle devenue une marque de fabrique de Félix Tshisekedi ?













