Après plusieurs années passées en dehors du pays, le frère de Moïse Katumbi est de retour à Lubumbashi, où il a engagé des rencontres avec différentes couches de la population et plusieurs personnalités katangaises. Il affirme être en mission pour Félix Tshisekedi, notamment pour écouter les préoccupations des Katangais avant d’en faire rapport au chef de l’État. Officiellement, il s’agit donc d’une mission centrée sur les préoccupations de la communauté. Mais, dans le contexte politique actuel, son retour peut difficilement être interprété comme un simple événement sans enjeu.
Par Charles Muhindo
La première question qui se pose est de savoir pourquoi Félix Tshisekedi aurait besoin d’un tel acteur dans le Katanga. Le chef de l’État dispose déjà de plusieurs personnalités originaires de cette région qui travaillent avec lui au sein de l’Union sacrée. Sama Lukonde, ancien Premier ministre et actuel président du Sénat, en est d’ailleurs l’une des principales figures. Plusieurs autres responsables de l’Union sacrée jouent également un rôle important dans les provinces de l’ancien Katanga. Mais ces différents soutiens ne signifient pas nécessairement que le régime dispose déjà de l’adhésion politique de cette partie du pays.
Le problème pour Félix Tshisekedi est que le Katanga reste un espace où l’opposition compte des figures politiques emblématiques. Moïse Katumbi y conserve une influence majeure, même s’il se trouve à l’étranger. Joseph Kabila, ancien président de la République et autre grande figure de l’opposition, est également originaire de cette région. À leurs côtés, plusieurs autres responsables politiques, notables et leaders d’opinion katangais sont opposés au pouvoir en place. Pour un président qui a choisi d’engager le pays dans un projet de changement de la Constitution, cette configuration politique ne peut être ignorée.
C’est à ce niveau que le retour de Raphaël Katebe Katoto peut susciter des interrogations. Il ne revient pas simplement comme un ancien acteur politique katangais. Il revient avec un nom qui pèse dans la région et, surtout, avec un lien familial direct avec Moïse Katumbi. Cela ne peut naturellement qu’attirer l’attention. Si Félix Tshisekedi cherche à renforcer son influence dans le Katanga, disposer d’une personnalité capable d’entrer en contact avec une partie de l’opinion locale peut constituer un atout politique qui lui serait utile le moment venu.
Il ne faut toutefois pas affirmer que Katebe Katoto est déjà un homme de Tshisekedi chargé de combattre Katumbi. À ce stade, rien ne permet de l’affirmer avec certitude. Mais les circonstances de son retour interrogent tout de même. Il dit avoir reçu une mission du chef de l’État, rencontre des représentants de différentes couches sociales et doit faire remonter leurs préoccupations à la présidence. En même temps, son retour intervient alors que le pouvoir cherche à consolider son camp de soutiens, au moment où le débat sur le changement de la Constitution divise la classe politique congolaise.
Une autre question se pose donc : cette mission communautaire ne pourrait-elle pas aussi avoir des conséquences politiques ? En allant à la rencontre des Katangais, Katebe Katoto dit vouloir écouter leurs frustrations, leurs attentes et leurs revendications. Mais il peut aussi progressivement se construire une nouvelle place dans une région où son frère, Moïse Katumbi, demeure l’une des personnalités les plus emblématiques, bien qu’en exil. C’est là que certains voient dans ce retour une occasion, pour le pouvoir de Kinshasa, de créer un autre centre d’influence autour duquel une partie de l’opinion katangaise pourrait se retrouver.
L’objectif, dans cette hypothèse, ne serait pas forcément de faire disparaître Katumbi de la scène politique. Une telle initiative serait d’ailleurs difficile à concrétiser par le seul retour de son frère. Il pourrait plutôt s’agir de réduire son poids politique, ainsi que celui de Joseph Kabila, en évitant qu’ils apparaissent comme les seuls grands leaders capables de fédérer l’opposition au Katanga. Si une partie de l’opinion se rapproche de Katebe Katoto, qu’une autre reste fidèle à Katumbi ou à Kabila et qu’une troisième se rallie à d’autres leaders, le paysage politique katangais pourrait évoluer. Le régime aurait alors atteint son objectif : diviser pour mieux régner.
Félix Tshisekedi veut faire avancer le processus de changement de la Constitution, malgré les critiques de l’opposition et de la société civile. Or, le Katanga sera sans doute l’une des régions où cette question sera particulièrement sensible. Le pouvoir a donc besoin de relais locaux capables de parler aux populations et de tenter d’inverser le rapport de force entre l’Union sacrée et les opposants influents. Dans ce contexte, le retour d’une personnalité comme Katebe Katoto peut être perçu comme un plan B pour Tshisekedi.
Il y a également la question des relations entre les deux frères. Moïse Katumbi et Raphaël Katebe Katoto ne sont plus politiquement proches depuis plusieurs années. Leur brouille est connue et dépasse désormais largement le simple cadre familial. Cela signifie que le retour de Katebe Katoto dans l’espace katangais ne peut être considéré comme totalement neutre. Même s’il affirme ne pas avoir d’agenda politique personnel, sa présence peut être interprétée par certains comme l’ouverture d’un front politique contre son frère.
Pour Félix Tshisekedi, plutôt que d’affronter directement Katumbi dans son propre fief, le pouvoir pourrait miser sur une personnalité qui connaît le milieu katangais et entretient déjà des relations avec plusieurs responsables de la région. Katebe Katoto peut s’adresser aux anciens, aux notables et à certaines couches de la population avec une aisance qu’une personnalité venue de Kinshasa n’aurait pas nécessairement. C’est ce qui pourrait faire de lui un soutien politique intéressant pour le régime.
Il faut aussi tenir compte d’un autre élément : le président Tshisekedi ne peut compter uniquement sur les responsables de l’Union sacrée pour asseoir une influence réelle dans le Katanga. Sama Lukonde et d’autres cadres peuvent lui apporter un soutien institutionnel, mais la bataille politique ne se joue pas seulement dans les institutions. Elle se joue aussi dans l’opinion, auprès des jeunes, des notables, des acteurs économiques, des associations et des différentes communautés qui composent la région.
C’est pourquoi Katebe Katoto pourrait représenter, dans cette hypothèse, une sorte de plan B. Un plan B, non pas nécessairement pour remplacer les responsables katangais déjà proches du pouvoir, mais pour aller chercher d’autres soutiens au sein de la société et du leadership local. Si tel est réellement le cas, cette stratégie viserait surtout à empêcher que l’opposition ne transforme son implantation au Katanga en une force politique capable de fragiliser le pouvoir de Félix Tshisekedi.
Mais une inconnue demeure : Katebe Katoto agit-il réellement pour servir une stratégie politique de Félix Tshisekedi ou cherche-t-il simplement à profiter de son retour pour renouer avec sa région et défendre ses propres intérêts ? Ses prochaines actions permettront probablement d’y voir plus clair. S’il continue à multiplier les consultations, à prendre position sur les grandes questions politiques et à construire autour de lui un réseau, on pourrait alors estimer qu’il s’inscrit dans une stratégie favorable au pouvoir, tout en poursuivant ses propres objectifs.
Pour l’instant, rien ne permet d’affirmer que Félix Tshisekedi a effectivement décidé de faire de Raphaël Katebe Katoto un instrument destiné à affaiblir Moïse Katumbi. Mais la question mérite d’être posée. Le moment choisi, la mission annoncée, les rencontres engagées et, surtout, le lien familial avec l’un des principaux opposants au régime constituent autant d’éléments qui alimentent les interrogations.













