La déforestation dans le viseur du numérique : une nouvelle arme contre l’exploitation illégale

Par Pierre Kabakila

La technologie se positionne comme un outil de choix dans la lutte contre la déforestation et les crimes forestiers en Afrique centrale. C’est l’un des principaux constats d’un atelier conjoint sur l’utilisation des plateformes digitales dans les enquêtes forestières, organisé à Kinshasa par World Resources Institute (WRI) et le Pulitzer Center.

Des plateformes pour une gouvernance forestière transparente

Dans son discours, Bora Masumbuko, directrice pays de WRI-RDC, a souligné que les outils numériques comme l’Atlas forestier interactif, Global Forest Watch, Forest Watcher ou l’Open Timber Portal constituent aujourd’hui des instruments incontournables pour améliorer la transparence et l’efficacité des politiques forestières.

« Le numérique apporte des informations fiables et régulièrement mises à jour. Elles renseignent sur les infractions et permettent d’établir des rapports synthétiques à partager avec les décideurs. En un mot, les plateformes éclairent les décisions politiques », a-t-elle expliqué dans une interview accordée à REPORTER.CD.

Elle a insisté sur la nécessité de former les acteurs à l’utilisation de ces outils et de les intégrer dans les systèmes nationaux de suivi, afin d’assurer leur appropriation et leur impact durable. Selon elle, ces plateformes peuvent aussi documenter les pressions qui s’exercent sur les concessions des communautés locales, permettant de mieux protéger leurs terres et de promouvoir la création de nouvelles aires de gestion communautaire.

« Pour éviter que les plateformes qui renferment ce type d’informations restent sans impact, il faut former les acteurs à l’utilisation de ces outils afin de s’assurer de leur appropriation. Il faut vulgariser la plateforme, ce qui peut impliquer qu’elle soit intégrée dans les systèmes de suivi nationaux. Ainsi, des budgets seront alloués pour le maintien de la plateforme, qui continuera à produire de l’impact », dit-elle.

« Ces technologies permettent d’identifier les activités illégales qui peuvent en effet survenir au sein même de concessions des communautés locales. De plus, des outils comme l’Atlas forestier, par exemple, peuvent inclure des informations sur les concessions des communautés locales. On sait ainsi où elles se trouvent, quelles sont leurs limites et quelles sont les pressions qui s’exercent sur elles, ce qui permet d’agir. Connaissant les affectations des terres avec ces outils, nous pouvons promouvoir la création de nouvelles aires des communautés locales si nous estimons que de nouveaux espaces devraient être gérés par les communautés », a poursuivi la directrice pays de WRI.

Les défis de l’observation indépendante

Pour Essylot Lubala, conseiller technique de l’Observatoire de la Gouvernance Forestière (OGF), la technologie constitue un levier essentiel pour renforcer l’action de la société civile et de l’État dans la lutte contre l’exploitation illégale.

Créée en 2012, l’OGF mène des missions d’observation indépendante de l’application de la loi forestière en RDC. Son rôle est de collecter des informations sur les infractions, de proposer des mesures correctives et de contribuer à plus de transparence.

« La loi forestière reste notre boussole, mais elle n’intègre pas encore certaines thématiques récentes comme le climat, le crédit carbone ou la protection des tourbières. Le code forestier doit évoluer pour prendre en compte ces enjeux émergents », a-t-il plaidé.

Il a toutefois pointé plusieurs contraintes : l’immensité du territoire congolais, le manque de financements et les difficultés logistiques liées à l’absence d’électricité et d’internet dans les zones reculées.

Malgré ces défis, Lubala insiste sur l’apport des outils numériques :

« Avec l’Atlas forestier ou Global Forest Watch, vous pouvez déjà identifier les zones de défrichement depuis votre bureau. Ces informations géolocalisées permettent de cibler directement les missions de terrain et de renforcer la lutte contre la criminalité forestière. »

Mutualiser les efforts pour plus d’impact

L’atelier de Kinshasa avait pour ambition de construire un cadre de collaboration entre société civile, journalistes d’investigation et partenaires techniques, afin de rendre plus rapide la détection, le signalement et la prévention des crimes forestiers.

Pour Bora Masumbuko, la mutualisation des efforts est la clé pour des chaînes d’approvisionnement sans déforestation, mais aussi pour donner plus de force au journalisme d’investigation et au suivi indépendant.

Dans la même perspective, Augustine Kasambule coordonnatrice de programme Bassin du Congo au Pulitzer Center, a révélé que l’implication de son organisation dans cet atelier s’inscrivait dans une vision plus large : celle de renforcer le journalisme d’investigation environnementale grâce au numérique.

« Face à la déforestation illégale, à la corruption dans le secteur forestier ou encore à la mauvaise gouvernance des ressources naturelles, le journalisme d’investigation joue un rôle capital. Et lorsqu’il est appuyé par des données fiables et des outils numériques, son impact devient encore plus significatif », a-t-elle expliqué.

« Dans un contexte où les forêts tropicales de la République démocratique du Congo et de la République du Congo font face à l’exploitation illégale, à la mauvaise gouvernance, aux conflits d’usage, les outils numériques comme la cartographie satellitaire, les plateformes de suivi forestier ou les bases de données ouvertes deviennent des leviers essentiels pour documenter les faits et produire des enquêtes solides.
Et pour enquêter sur de telles problématiques, en République du Congo et en RDC, il est essentiel de créer des ponts entre ceux qui enquêtent, ceux qui observent et documentent sur le terrain, et ceux qui portent ces constats dans l’espace public pour faire bouger les lignes. Ces acteurs travaillent souvent sur les mêmes sujets, parfois avec les mêmes outils, mais trouvent rarement des occasions pour partager leurs expériences, approches et outils de travail.
L’atelier a permis justement de créer un espace d’échange et de renforcement mutuel entre ces acteurs, afin de mieux utiliser les ressources existantes, partager les expertises et améliorer la qualité ainsi que l’impact des enquêtes.
C’est aussi une manière pour le Pulitzer Center, à travers nos programmes comme le Rainforest Investigations Network ou le Rainforest Reporting Grant, de contribuer à une meilleure compréhension des enjeux forestiers dans la région, et de soutenir un journalisme indépendant, rigoureux et axé sur les faits, capable de rendre visibles les abus et de nourrir le débat public », a-t-elle dit.

Selon elle, des plateformes comme Global Forest Watch ou l’Atlas forestier interactif permettent aux journalistes de recouper les données, retracer les chaînes d’approvisionnement du bois et documenter les activités illégales avec précision.

« Face à la déforestation illégale, à la corruption dans le secteur forestier ou encore à la mauvaise gouvernance des ressources naturelles, le journalisme d’investigation joue un rôle capital. Et lorsqu’il est renforcé par des données fiables, son impact devient encore plus significatif. Qu’elles soient payantes ou en accès libre et gratuit, ces données permettent aux journalistes de retracer les chaînes d’approvisionnement, d’identifier les réseaux d’exploitation illégale, de recouper les données officielles avec des témoignages de terrain et surtout, de documenter des faits avec précision. Ce qui renforce la crédibilité de leurs enquêtes et facilite leur usage par les différents acteurs impliqués dans la gestion du secteur forestier, chacun selon sa mission régalienne.
À travers le Rainforest Investigations Network (RIN), le Pulitzer Center supporte et forme les journalistes à l’usage de ces outils numériques, des bases de données et des techniques d’enquête transfrontalière. Grâce à ces appuis, de nombreux journalistes ont pu produire des enquêtes solides sur l’exploitation illégale du bois, les conflits d’usage des terres ou encore les circuits financiers opaques liés aux ressources forestières.
Au-delà de l’exposition des faits, ces enquêtes incitent le débat public, interpellent les autorités et font pression pour une meilleure gestion des forêts », a ajouté Augustine, soulignant que plusieurs enquêtes soutenues par le Pulitzer Center ont déjà conduit à des mesures concrètes, comme la fermeture de marchés illégaux ou la suspension d’entreprises forestières.

Elle estime enfin que la collaboration entre journalistes, société civile et partenaires techniques doit se poursuivre pour mieux partager les informations et renforcer la gouvernance forestière.

« Cet atelier a permis de créer une passerelle entre les différents acteurs, et les journalistes et les OSC vont continuer à échanger, à partager des informations, des outils, des méthodes…
J’espère aussi que ces échanges ont permis à chaque acteur d’avoir une meilleure compréhension du rôle, des contraintes et des attentes des autres, et que le rôle du journaliste d’investigation est désormais mieux appréhendé par tous.
S’agissant de la collaboration avec le WRI, j’espère qu’elle pourra conduire à d’autres formations croisées entre journalistes, organisations de la société civile et partenaires techniques », a-t-elle conclu.

WRI et ses partenaires — dont la coopération britannique (FGMC), l’Union européenne, la Norvège, l’ERAIFT et le Pulitzer Center — ont réaffirmé leur engagement à soutenir les pays du Bassin du Congo dans l’utilisation du numérique pour une gestion durable et inclusive de leurs forêts.

World Resources Institute (WRI) est un organisme qui œuvre pour améliorer la qualité de vie des populations tout en protégeant et restaurant la nature, et en contribuant à la stabilisation du climat. En tant qu’organisme de recherche indépendant, il mobilise ses données, son expertise et son rayonnement mondial pour influencer les politiques publiques et stimuler des changements profonds dans des systèmes clés comme l’alimentation, la gestion des terres et de l’eau, l’énergie et les villes. Pour assurer des avancées rapides et à grande échelle, WRI agit également sur les structures économiques, financières et de gouvernance qui orientent les choix collectifs et individuels.

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