RDC : Derrière les rues désertes et les portes fermées ce 3 juin, doit-on y voir un soutien à l’opposition ou une peur de troubles ?

La journée ville morte décrétée ce mercredi 3 juin à l’appel de l’opposition congolaise restera probablement comme l’un des premiers grands moments politiques de cette année. Dans plusieurs villes du pays, les activités ont tourné au ralenti.

Par Gédéon ATIBU

Des commerces sont restés fermés, les marchés ont connu une faible affluence et la circulation a été pas comme à l’accoutumée. Pour une opposition qui a toujours été décrite comme faiblie, divisée ou incapable de mobiliser la population, cette journée apparaît déjà comme un événement qui mérite une attention particulière, surtout dans le camp du pouvoir.

En effet, il s’agit d’une mobilisation qui intervient dans un contexte bien connu, lié à un éventuel changement de la Constitution. Plusieurs figures de l’opposition accusent le pouvoir de vouloir modifier la loi fondamentale afin de prolonger son maintien à la tête du pays. Face à cette perspective, des partis et personnalités politiques qui évoluaient souvent en ordre dispersé ont tenté de se regrouper au sein d’une coalition dénommée Article 64/C64. L’objectif était de parler d’une seule voix et de démontrer leur capacité à mobiliser les Congolais autour de la défense de l’ordre constitutionnel actuel.

À première vue, le résultat semble favorable à l’opposition. Les images diffusées à travers le pays montrent des rues moins fréquentées, des activités réduites et une population qui, dans plusieurs endroits, a choisi de rester à la maison. Pour les organisateurs, cela constitue un signe encourageant. Pendant longtemps, leurs adversaires ont soutenu que l’opposition n’avait plus d’ancrage populaire à travers le pays La journée du 3 juin apporte des éléments qui permettent au moins de nuancer ce discours. Même si aucun chiffre officiel ne permet de mesurer précisément le niveau de participation, il apparaît que l’appel n’a pas été ignoré.

« A mains nues, nous l’avons plaqué au sol », a même commenté Delly Sesanga, l’un des opposants qui ont lancé l’appel.

Si cette interprétation est correcte, alors l’opposition vient peut-être de réussir son premier véritable test politique depuis la création de sa nouvelle coalition. Une mobilisation qui parvient à ralentir les activités dans plusieurs villes envoie forcément un message au pouvoir. Elle montre qu’il existe une partie de la population prête à suivre les mots d’ordre lancés contre un éventuel changement de la Constitution. Dans ce cas, le 3 juin pourrait être considéré comme le point de départ d’une campagne anti-changement de la constitution, qui pourrait prendre de l’ampleur dans les semaines à venir.

Mais une autre lecture mérite également d’être examinée. Le calme observé dans plusieurs villes signifie-t-il automatiquement que les habitants soutiennent l’opposition ? Rien n’est moins sûr. De nombreux Congolais gardent en mémoire les tensions qui accompagnent souvent les manifestations politiques. Dans l’histoire récente du pays, certaines journées de protestation ont été marquées par des affrontements, des actes de vandalisme, des pillages ou encore des interventions musclées des forces de l’ordre. Face à ce risque, beaucoup de citoyens peuvent avoir préféré rester chez eux par simple mesure de précaution.

Cette hypothèse est d’autant plus crédible que les journées ville morte produisent souvent un effet psychologique important. Lorsqu’une partie de la population annonce qu’elle ne sortira pas, d’autres personnes choisissent également de limiter leurs déplacements, non pas par conviction politique ou soutien aux opposants, mais pour éviter de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Des commerçants peuvent fermer leurs boutiques par peur d’éventuels dégâts. Des parents peuvent demander à leurs enfants de rester à la maison pour les mettre à l’abri. Dans ces conditions, il devient difficile de distinguer ce qui relève d’un soutien politique aux opposants et ce qui relève de la prudence face aux vandalismes potentiels.

Cependant, même si une partie de la population a agi par crainte plutôt que par conviction, cela n’enlève pas totalement la portée politique de cette journée. En politique, la capacité à influencer le comportement collectif constitue déjà une forme de pouvoir. Que les citoyens soient restés chez eux pour soutenir l’opposition ou pour éviter d’éventuels troubles, le résultat visible est le même : l’activité du pays a été touchée et le débat sur la Constitution a occupé le devant de la scène.

Pour le pouvoir, cette situation constitue probablement un signal à ne pas négliger. Jusqu’à présent, le régime pouvait s’appuyer sur l’image d’une opposition divisée et incapable de mener des actions coordonnées. La journée du 3 juin montre au contraire qu’une certaine démarche peut exister lorsque plusieurs forces politiques décident de travailler ensemble autour d’un même objectif. Même si cette démarche reste encore faible, elle pourrait compliquer les calculs du pouvoir si elle venait à se renforcer au fil du temps.

La réaction du pouvoir en place sera d’ailleurs observée avec attention. Le pouvoir pourrait chercher à minimiser l’importance de cette mobilisation ou tenter de démontrer qu’il conserve un soutien populaire supérieur à celui de ses adversaires. Certains observateurs évoquent déjà la possibilité d’une démonstration de force de la majorité dans les prochains jours pour une démonstration. Si cela se produit, la RDC pourrait entrer dans une nouvelle phase de confrontation politique où chaque camp cherchera à prouver sa capacité de mobilisation.

Malheureusement, à ces tensions s’ajoutent les défis sécuritaires qui continuent de peser sur le pays. Dans l’est de la RDC, certaines déclarations attribuées au M23 laissent entendre que toute tentative de changement de la Constitution par le régime pourrait avoir des conséquences graves dans les zones sous son contrôle rebelle : l’indépendance de la partie occupée, la balkanisation. Qu’elles soient ou non suivies d’effets, ces prises de position ajoutent une pression supplémentaire sur le débat politique actuel.

En un mot comme en mille, la véritable signification de la journée du 3 juin reste ouverte à plusieurs interprétations. Les rues désertes observées dans plusieurs villes sont peut-être l’expression d’un vrai soutien à l’opposition. Mais, elles peuvent aussi être le résultat de la prudence d’une population qui redoute les conséquences des confrontations politiques. Mais quelle que soit l’explication retenue, une chose paraît certaine : cette journée a permis à l’opposition de revenir au centre du débat national et a montré que la question de la Constitution est désormais devenue un enjeu politique majeur dont les effets pourraient se faire sentir encore longtemps.

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