À mesure que les tensions politiques s’accentuent en République démocratique du Congo, les divergences entre responsables religieux deviennent de plus en plus visibles. Entre critiques du pouvoir, soutien affiché au président Félix Tshisekedi et échanges de plus en plus virulents entre chefs religieux, les Églises donnent aujourd’hui l’image d’un paysage confessionnel profondément fragmenté. Une évolution qui soulève des interrogations sur leur rôle dans un pays confronté à une crise sécuritaire et politique persistante.
Par Charles Muhindo
Depuis plusieurs années, les responsables religieux n’hésitent plus à prendre position sur les grandes questions nationales. Si cette implication dans le débat public n’est pas nouvelle, les clivages se sont accentués ces derniers mois. D’un côté, la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l’Église du Christ au Congo (ECC) continuent de critiquer certaines orientations du pouvoir, notamment le projet de révision de la Constitution. De l’autre, plusieurs responsables des Églises de réveil affichent ouvertement leur proximité avec le chef de l’État et soutiennent plusieurs de ses initiatives.
Au-delà de ces divergences, c’est désormais le ton employé qui retient l’attention. Les désaccords ne se limitent plus aux prises de position institutionnelles. Ils donnent lieu à des échanges directs entre responsables religieux, parfois marqués par des attaques personnelles.
Les récentes déclarations de l’archevêque Albert Kankienza illustrent cette évolution. Interrogé le 29 juillet par le journaliste Stanis Bujakera, il a estimé que l’Église catholique devait accepter qu’elle n’était plus l’unique référence religieuse du pays.
« L’Église catholique doit aussi accepter que nous ne sommes plus à l’époque coloniale, où elle était la seule Église, la seule voix qui était écoutée », a-t-il déclaré.
Selon lui, le président Félix Tshisekedi est de confession évangélique et entretient des relations étroites avec plusieurs pasteurs des Églises de réveil, une situation qui serait difficilement acceptée par certains milieux catholiques.
« Je pense, à mon avis, que les autres ne supportent pas ça », a-t-il affirmé.
Au cours de la même interview, Albert Kankienza s’est également exprimé sur le cardinal Fridolin Ambongo.
« Le cardinal Fridolin Ambongo nous traite de voyous. Et il a déclaré ne pas supporter le président Félix Tshisekedi », a-t-il soutenu.»
Ces déclarations témoignent de la montée des tensions entre responsables religieux. Désormais, certains n’hésitent plus à répondre publiquement à leurs homologues, remettant parfois en cause leurs prises de position ou leurs choix pastoraux. Cette évolution renforce l’impression d’une communauté religieuse de plus en plus divisée autour des questions politiques, en particulier celles liées au pouvoir de Félix Tshisekedi.
Le débat sur la révision de la Constitution en est l’un des exemples les plus révélateurs. Alors que la CENCO et l’ECC se sont clairement opposées à cette initiative, plusieurs responsables des Églises de réveil lui ont apporté un soutien public. Certains ont même évoqué cette question dans leurs prédications. L’archevêque Ejiba est allé jusqu’à organiser une manifestation avec ses fidèles afin d’exprimer son appui au projet. À l’inverse, d’autres responsables religieux ont continué à plaider pour le respect de la Constitution en vigueur et des règles démocratiques.
Pour autant, une Église n’est pas un parti politique. Au sein d’une même communauté religieuse, les fidèles peuvent avoir des sensibilités politiques différentes. Certains soutiennent Félix Tshisekedi, d’autres se reconnaissent dans l’opposition, tandis que d’autres encore préfèrent ne s’aligner sur aucun camp. Cette réalité vaut aussi bien pour les Églises catholique et protestante que pour les Églises de réveil.
Ainsi, lorsqu’une institution religieuse comme la CENCO ou l’ECC prend position sur une question nationale, cela ne signifie pas que l’ensemble de ses fidèles partage la même opinion. Il en est de même pour les Églises de réveil, dont tous les membres ne sont pas nécessairement proches du pouvoir ni favorables aux positions exprimées par certains de leurs responsables.
En soi, le fait qu’un responsable religieux soutienne le pouvoir ou le critique ne constitue donc pas un problème. Comme tout citoyen, il peut avoir des convictions politiques et les exprimer publiquement. Il peut estimer que certaines décisions du chef de l’État méritent d’être soutenues, tandis qu’un autre jugera que le pouvoir fait fausse route. Dans un État démocratique, ces divergences d’opinion sont légitimes, pourvu qu’elles s’expriment dans le respect des lois et des institutions.
Le véritable enjeu apparaît lorsque ces divergences débouchent sur des affrontements publics entre responsables religieux. Au cours des dernières années, les pasteurs Pascal Mukuna et Paul Mukendi se sont, à plusieurs reprises, illustrés par des échanges tendus avec des responsables d’autres confessions. De son côté, le pasteur Moïse Mbiye avait qualifié certains responsables des Églises de réveil de « lépreux », avant de revenir par la suite sur ses propos.
Ces épisodes traduisent les difficultés croissantes de la communauté chrétienne congolaise à parler d’une même voix sur les grandes questions nationales. Ils témoignent également d’un climat de polarisation qui dépasse désormais le seul cadre politique pour s’étendre aux relations entre confessions religieuses.
Cette situation s’est accentuée depuis que le président Félix Tshisekedi s’affiche régulièrement aux côtés de plusieurs pasteurs des Églises de réveil. Le chef de l’État a participé à plusieurs activités organisées par des responsables de cette obédience, alimentant chez certains observateurs l’idée d’une proximité particulière entre le pouvoir et ces Églises.
À l’inverse, la CENCO et l’ECC ont conservé, comme sous la présidence de Joseph Kabila, une posture généralement critique à l’égard du pouvoir. Toutefois, cette lecture mérite d’être nuancée. Des personnalités proches du régime se retrouvent également au sein des Églises catholique et protestante, tandis que de nombreux fidèles des Églises de réveil ne soutiennent pas nécessairement le président Félix Tshisekedi.
Le principal risque est de voir ces tensions accentuer les divisions au sein de la communauté chrétienne. La République démocratique du Congo traverse déjà une période marquée par la guerre dans l’Est, les défis économiques et les tensions politiques. Dans un tel contexte, les Églises sont traditionnellement appelées à jouer un rôle de médiation, de rassemblement et d’apaisement.
Lorsque les responsables religieux s’attaquent publiquement ou donnent le sentiment de privilégier les querelles politiques au détriment de leur mission spirituelle, ils risquent de s’éloigner de cet idéal. L’Église est attendue comme un espace de dialogue où les Congolais peuvent se retrouver malgré leurs divergences d’opinion, et non comme un prolongement des clivages politiques.
La question qui se pose aujourd’hui est donc celle de la mission des Églises en RDC. Les responsables religieux ont toute légitimité pour s’exprimer sur les enjeux de la cité, soutenir certaines décisions ou en dénoncer d’autres lorsqu’ils l’estiment nécessaire. Mais leur engagement dans le débat public ne devrait pas se transformer en affrontement politique permanent.
Les fidèles attendent avant tout de leurs pasteurs, prêtres et évêques un message d’espérance, de paix, de justice et de réconciliation. Ils attendent également un accompagnement spirituel et moral dans un pays confronté à de multiples crises.
Si les divisions autour du pouvoir de Félix Tshisekedi continuent d’occuper une place grandissante dans les Églises, le risque est de voir les responsables religieux devenir eux-mêmes une partie des fractures qu’ils sont traditionnellement appelés à contribuer à résorber.
Au moment où le pays a besoin de dialogue, de cohésion nationale et d’unité, cette évolution mérite d’être observée avec attention. Il ne s’agit pas de dire que toutes les Églises devraient adopter la même position à l’égard du président de la République. Une telle uniformité serait d’ailleurs ni réaliste ni souhaitable.
En revanche, leurs divergences ne devraient pas les conduire à se considérer comme des adversaires. Au-delà du pouvoir actuel et des débats politiques du moment, une question demeure : quelle place les Églises souhaitent-elles encore occuper dans une société congolaise déjà profondément divisée ? Veulent-elles demeurer des artisans de paix et de cohésion, ou risquent-elles, malgré elles, d’alimenter davantage les fractures qu’elles sont appelées à contribuer à guérir ?













