La 13e Conférence des gouverneurs, organisée à Bandundu, était censée être un moment de bilan et de réflexion sur la gestion des provinces. Pourtant, à la surprise générale, elle a pris une tournure politique inattendue. Plusieurs gouverneurs ont profité de cette tribune officielle pour appeler ouvertement à la révision, voire au changement de la Constitution, devant le président Félix Tshisekedi. Derrières ces déclarations qui ne sont sans doute pas anodines se cache une bien triste réalité politique à laquelle les Congolais sont d’ailleurs déjà habitués : la défense d’intérêts personnels.
Par Gédéon ATIBU
En soutenant un éventuel changement de la Constitution, dans le fond, certains gouverneurs espèrent avant tout conserver leurs positions, leurs privilèges. Rusés, ils savent que si un gouverneur est dans les bonnes grâces du chef de l’Etat, il n’a rien à craindre, malgré les tempêtes que des députes provinciaux peuvent provoquer.
Ce qui est est intriguant, c’est que le sujet n’était même pas à l’ordre du jour de la conférence. Cela montre clairement qu’il ne s’agit pas d’un débat spontané ou prioritaire pour le pays, mais plutôt d’une manœuvre politique calculée, sachant que le chef de l’Etat a encore 3 ans de gestion au cours desquels il peut bien se consacrer à changer le quotidien de ses compatriotes. Mais, en se servant de la tribune de la conférence pour aborder une question aussi sensible, ces responsables ont, se dit-on, pris la responsabilité de détourner les priorités nationales vers un sujet que même le président de la République n’a plus abordé depuis 2024.
En effet, les propos tenus étaient explicites. Du Kwilu au Kasaï-Oriental, en passant par la Mongala, des gouverneurs ont affiché leur soutien à une initiative de changement constitutionnel. Certains ont même lié cette réforme à des promesses de paix ou des élections futures, comme si modifier la loi fondamentale était une solution miracle aux problèmes du pays.
Comme préviennent des opposants, il y a un danger à craindre avec cette démarche. Elle donne l’impression que la Constitution peut être adaptée selon les intérêts du moment. Or, dans une jeune démocratie comme la RDC, le respect strict des textes fondamentaux est essentiel pour garantir la stabilité des institutions. Même si, lors de ses tournées dans le pays en 2024, Félix Tshisekedi avait déjà évoqué la possibilité d’un changement constitutionnel, il est important de rappeler que ce type de décision est rarement pris seul. Très souvent, il est influencé par un cercle restreint de proches et de collaborateurs qui espèrent conserver leurs avantages si jamais le dirigeant qu’ils poussent à changer le texte parvient à sauvegarder son pouvoir.
Et c’est justement là que réside le danger. Ceux qui poussent aujourd’hui le chef de l’État à franchir ce pas ne le font pas forcément par conviction ou par amour du pays ou du président. Beaucoup le font, animés par des calculs politiques. Ils pensent que si le président reste au pouvoir plus longtemps, eux aussi conserveront leurs postes et leurs avantages.
L’histoire récente de la RDC devrait donc servir de leçon au président congolais. Sous le régime Kabila, des voix s’étaient également élevées pour demander un changement de la Constitution. Des figures comme Evariste Boshab avaient même défendu la nécessité de maintenir Kabila au pouvoir pour éviter « l’inanition » de l’Etat congolais
Mais dès que le pouvoir a changé de main, ces mêmes acteurs ont rapidement changé de camp. Beaucoup ont abandonné Kabila pour rejoindre le nouveau régime, celui de Tshisekedi. Aujourd’hui, c’est encore les mêmes qui tiennent le même discours, cette fois sous Félix Tshisekedi.
En un mot comme en mille, ces attitudes révèlent un opportunisme à outrance qui ne dit pas son nom. Cela montre que certains acteurs ne sont fidèles ni à une vision, ni à une idéologie, mais uniquement à leurs intérêts. Et si demain la situation tourne mal, ils seront sans doute les premiers à critiquer le président et à se rallier à son successeur, comme on l’a vu après le départ de Kabila.
La crainte c’est que les signaux d’un chaos politique sont de plus en plus perceptibles si jamais le pays s’engageait sur cette voie. Car, alors que des partisans encouragent le chef de l’Etat dans le projet, en face, l’opposition s’organise. Longtemps dispersée, elle semble aujourd’hui se structurer autour d’un objectif commun : empêcher toute modification de la Constitution. Des leaders politiques, des mouvements citoyens et même des organisations religieuses s’accordent progressivement sur un même objectif.
Des figures comme Martin Fayulu ou Jean-Marc Kabund multiplient les initiatives pour créer un front commun. D’autres personnalités, comme Denis Mukwege, mettent en garde contre les conséquences d’une telle réforme. Même les Églises, notamment la CENCO, commencent à faire entendre leur voix. Une situation qui rappelle les grandes mobilisations citoyennes qui avaient poussé à la porte le régime Kabila entre 2015 et 2018. Plus les appels au changement de la Constitution se multiplient, plus la résistance s’organise. Et dans un contexte sécuritaire déjà délicat, la situation pourrait dégénérer.
Le risque est réel : celui de plonger le pays dans une crise politique imprévisible. Face à cette situation, le président Félix Tshisekedi se retrouve à un tournant décisif. Il sait, mieux que quiconque, ce que représente la Constitution dans l’histoire politique du pays. Lui qui s’est battu pour son respect sous Kabila connaît les dangers d’une remise en cause de ce texte fondamentale. La vraie question est donc de savoir s’il écoutera la voix de la prudence ou celle de ses partisans.
Le chef de l’État a donc une lourde responsabilité. Celle de résister aux sirènes des opportunistes politiques et de privilégier l’intérêt supérieur de la nation. Car l’histoire a déjà montré que ceux qui le poussent aujourd’hui à l’erreur peuvent être les premiers à se retourner contre lui demain.












