La journée du 12 juin 2026 restera sans doute comme l’une des plus marquantes du second mandat de Félix Tshisekedi. Alors que l’opposition avait appelé à un sit-in contre le projet de changement de la Constitution, les rues de Kinshasa ont été le théâtre d’une répression brutale qui a causé de nombreux blessés. Selon plusieurs témoignages et des responsables de l’opposition, y compris des vidéos, des figures politiques de premier plan, parmi lesquelles Martin Fayulu, Delly Sessanga, Ados Ndombasi et Jean-Marc Kabund, ont été atteintes par des tirs lors de l’intervention des forces de sécurité. Des sièges de partis politiques, être autres l’ECIDE de Fayulu, ont également été saccagés par des jeunes assimilés aux Forces du progrès, sous le regard d’une police accusée d’avoir laissé faire, voire d’avoir facilité certaines exactions.
Ces images rappellent douloureusement une période que beaucoup de Congolais pensaient définitivement déjà révolue. Entre 2015 et 2018, alors que Joseph Kabila était accusé de vouloir prolonger son maintien au pouvoir au-delà des délais constitutionnels, les manifestations de l’opposition étaient régulièrement dispersées violemment. A ce temps-là, des citoyens ont alors perdu la vie dans les rues, des militants ont été arrêtés, des opposants pourchassés et les libertés publiques restreintes. À cette époque, Félix Tshisekedi était parmi ceux qui dénonçaient avec force ces dérives. Il se présentait comme l’un des porte-voix de la démocratie et du respect de la Constitution.
C’est précisément ce passé qui rend la situation actuelle particulièrement douloureuse. L’homme qui dénonçait hier la répression des manifestations se retrouve aujourd’hui accusé d’utiliser les mêmes méthodes contre ses propres adversaires politiques. Celui qui critiquait les tentatives de modification des règles du jeu démocratique est désormais au centre d’un débat sur un changement de la Constitution. Et lorsque des citoyens et des opposants décident d’exprimer leur désaccord dans la rue, ils se retrouvent face à des services de sécurité dont la brutalité choque jusque dans les rangs de ceux qui avaient soutenu l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir.
De ce qui précède, une question fondamentale se pose : que reste-t-il des engagements pris au nom de la démocratie lorsque l’on accède au sommet de l’État ? Pendant des années, les Congolais ont entendu l’opposition promettre une autre manière de gouverner. Ils ont entendu des discours sur les droits humains, les libertés publiques, le respect des opinions divergentes et la nécessité de rompre avec les pratiques du passé. Beaucoup avaient fini par croire que l’alternance politique de 2019 allait ouvrir une nouvelle page de l’histoire du pays. Sept ans plus tard, les événements de ce vendredi donnent pourtant l’impression que certaines vieilles habitudes ont simplement changé de visage.
Ce qui préoccupe le plus est sans doute cette sorte de répétition qui se dégage de cette crise. Les mêmes accusations de répression politique reviennent. Les mêmes images de manifestants pourchassés circulent. Les mêmes débats sur les libertés publiques ressurgissent. Les mêmes inquiétudes concernant l’avenir démocratique du pays occupent les conversations. Comme si le pays était condamné à revivre les mêmes séquences à chaque fin de cycle politique, indépendamment des hommes qui occupent le pouvoir.
La question du changement de la Constitution inquiète. Félix Tshisekedi le sait. Dans l’histoire politique récente de la RDC, toute tentative de modifier les règles fondamentales de l’État a toujours provoqué une résistance d’une partie importante de la population. Beaucoup y voient non pas une simple réforme institutionnelle, mais un risque de remise en cause de la démocratie résultat d’une longue lutte. C’est précisément pour cette raison que les manifestations de ce vendredi avaient une portée symbolique. Il s’agit de la volonté d’une partie de l’opposition et de la société de faire entendre leur voix face à un projet jugé dangereux pour l’avenir du pays.
L’ironie de l’histoire est que Félix Tshisekedi connaît mieux que quiconque les conséquences de la répression politique. Il a lui-même participé à des marches interdites. Il a lui-même dénoncé les arrestations arbitraires. Il a lui-même bénéficié de la solidarité de milliers de Congolais qui considéraient alors que leurs droits étaient bafoués. C’est pourquoi de nombreux observateurs ont aujourd’hui le sentiment d’assister à un renversement spectaculaire des rôles, où l’ancien contestataire reproduit à son tour des pratiques qu’il condamnait autrefois avec vigueur.
Pour beaucoup de Congolais, la déception est à la hauteur des espoirs qui avaient accompagné son accession au pouvoir. Ils ne s’attendaient pas à voir disparaître tous les problèmes du pays du jour au lendemain. Ils savaient que les défis sécuritaires, économiques et sociaux resteraient immenses. Mais ils espéraient au moins voir s’installer une culture politique plus respectueuse des libertés fondamentales et du pluralisme démocratique. Les événements de ce vendredi donnent malheureusement l’impression inverse.
Au-delà des blessures physiques subies par les leaders de l’opposition et les manifestants, c’est l’image même de la démocratie congolaise qui est touchée lors de cette journée. Une démocratie ne se mesure pas seulement à l’organisation d’élections. Elle se mesure aussi par la capacité du pouvoir à accepter la contradiction, à tolérer la contestation et à garantir le droit des citoyens à exprimer pacifiquement leurs opinions. Lorsqu’une manifestation politique se termine par des blessés, des accusations de morts et des sièges de partis saccagés, c’est tout le système démocratique qui se retrouve questionné.
L’histoire jugera sans doute sévèrement cette situation politique si les autorités ne tirent pas rapidement les leçons de ce qui vient de se produire. Car la véritable grandeur d’un dirigeant ne réside pas dans sa capacité à imposer sa volonté par la force, mais dans son aptitude à écouter les inquiétudes de ses concitoyens et à préserver les libertés pour lesquelles lui-même s’est battu hier. En ramenant dans le débat politique les méthodes que beaucoup associaient aux dernières années du régime Mobutu ou à la fin du pouvoir de Joseph Kabila, Félix Tshisekedi prend le risque de décevoir une génération entière de Congolais qui avait cru que l’alternance ouvrirait enfin la voie à une démocratie plus mature et plus respectueuse des droits de chacun.













