À mesure que le débat sur une éventuelle révision de la Constitution s’intensifie en République démocratique du Congo, les violences ayant entouré les manifestations de l’opposition du 12 juin viennent placer le pouvoir de Félix Tshisekedi sous une pression croissante. Alors que Kinshasa dépend fortement du soutien international pour faire face à la crise sécuritaire dans l’Est, les accusations de répression politique et de violations des droits humains risquent de fragiliser davantage son image à l’étranger et de transformer un débat constitutionnel en véritable crise politique.
Par Gédéon Antibu
Plus l’échéance de 2028 approche, plus la question du changement de la Constitution s’impose progressivement dans le débat politique congolais. Depuis plusieurs mois maintenant, le pouvoir a laissé entendre qu’un changement de la loi fondamentale était inévitable sans toutefois lancer officiellement le processus. Mais le récent vote par l’Assemblée nationale d’une loi encadrant l’organisation des référendums est vu par de nombreux observateurs comme une étape importante vers cette direction. Même si les autorités nient toute volonté immédiate de changer la Constitution surtout pour un 3e mandat, l’opposition estime au contraire que le terrain est déjà en train d’être préparé.
Le problème pour le régime Tshisekedi est que ce débat intervient dans un contexte particulièrement difficile. Une partie importante de l’Est du pays échappe toujours au contrôle de l’État. Les rebelles du M23 occupent plusieurs localités stratégiques et contrôlent notamment les villes de Goma et de Bukavu. Si leur progression semble avoir ralenti ces derniers mois, cela est totalement attribué aux efforts diplomatiques déployés par Kinshasa ainsi qu’aux pressions exercées par plusieurs partenaires internationaux, en particulier les États-Unis. Dans ces conditions, beaucoup de Congolais s’interrogent sur l’opportunité d’ouvrir un débat constitutionnel alors que la question de la sécurité demeure loin d’être résolue.
Depuis plus mois maintenant, le pouvoir en place a souvent considéré que l’opposition était trop faible pour constituer une véritable menace politique. Certains responsables de la majorité ont même multiplié les déclarations pour minimiser le poids de leurs adversaires d’en face Pourtant, les événements de ces derniers jours montrent que la situation pourrait évoluer différemment. Une opposition faible peut parfois retrouver un nouveau souffle lorsqu’elle parvient à se présenter comme victime d’une injustice ou d’une répression jugée excessive par une partie de l’opinion publique.
Félix Tshisekedi pris au piège
Les manifestations organisées par la coalition Article 64 démontrent cette réalité. La première action, sous forme de journée ville morte, avait déjà attiré l’attention. La seconde, organisée le 12 juin dernier autour du Palais du peuple, devait permettre aux opposants de dénoncer ce qu’ils considèrent comme une tentative de changement de la Constitution pour prolonger le maintien du pouvoir en place. Mais l’interdiction de la manifestation et les affrontements qui ont suivi ont rapidement déplacé le centre du débat.
Au lieu de parler principalement du projet de référendum, l’opinion publique s’est retrouvée à discuter des violences ayant marqué cette journée. Les images de leaders de l’opposition blessés ont circulé dans les médias et sur les réseaux sociaux. Martin Fayulu, Delly Sesanga, Jean-Marc Kabund, Ados Ndombasi, Marley Vuvu et d’autres figures politiques ont été aperçus avec des blessures, y compris par balles. Les autorités évoquent plusieurs blessés tandis que l’opposition parle également de morts, de disparus et d’importants dégâts matériels. Quelles que soient les versions avancées par chaque camp, le fait essentiel est que l’attention s’est déplacée vers la question des droits humains.
C’est probablement là que réside le principal risque politique pour le régime. Lorsqu’un pouvoir fait face à une opposition qu’il juge faible, son intérêt est souvent de lui laisser peu d’occasions de se présenter comme victime. Or, les images de violences contre des opposants produisent généralement l’effet inverse. Elles permettent à ces derniers d’occuper l’espace médiatique, de mobiliser leurs sympathisants et parfois même de gagner une certaine sympathie au sein de l’opinion nationale et internationale.
La réaction de certains membres du gouvernement pourrait également compliquer davantage la situation. Lorsque la ministre des Droits humains affirme que certaines blessures étaient une mise en scène et que des opposants ont aspergé du sang d’animaux à leurs habits, ces déclarations risquent de susciter davantage de questions que d’apporter des réponses. En présence d’images, de témoignages et de personnes hospitalisées, ce type d’argument peut être difficile à défendre sur le terrain de la communication politique, surtout face à une communauté internationale particulièrement attentive aux accusations de violations des droits humains.
L’histoire politique récente de la RDC montre d’ailleurs que les tensions autour des questions constitutionnelles attirent rapidement l’attention des partenaires étrangers. Sous Joseph Kabila, les débats liés au maintien au pouvoir de l’ex-majorité avaient provoqué une détérioration des relations entre Kinshasa et plusieurs chancelleries occidentales. Les critiques sur les libertés publiques et les droits humains avaient fini par occuper une place centrale dans les discussions diplomatiques. Beaucoup d’observateurs voient aujourd’hui certaines ressemblances avec le régime Tshisekedi, surtout dans un contexte sécuritaire très différent.
La grande différence est justement que le régime Tshisekedi doit gérer simultanément une crise politique et une crise sécuritaire majeure. À l’époque de Kabila, l’État faisait certes face à plusieurs groupes armés, mais il n’existait pas une situation où un mouvement rebelle contrôlait des villes aussi importantes que Goma ou Bukavu. Aujourd’hui, le gouvernement dépend totalement du soutien diplomatique, financier et politique de ses partenaires internationaux pour maintenir la pression sur les acteurs impliqués dans le conflit de l’Est.
Dans ce contexte, toute dégradation de l’image du régime sur le terrain des droits humains peut avoir des conséquences graves. Les partenaires étrangers peuvent soutenir un gouvernement confronté à une agression ou à une rébellion armée, mais ils sont souvent beaucoup plus réservés lorsqu’ils estiment que des libertés fondamentales sont menacées ou que des opposants sont réprimés. Dans ce cas, il n’est pas exclu qu’il s’observe une perte progressive de confiance qui risque d’affaiblir la position diplomatique de Kinshasa.
C’est pourquoi certains analystes considèrent que le pouvoir est peut-être en train de tomber dans un piège politique tendu par ses adversaires. Les opposants ne disposent pas nécessairement de la force suffisante pour bloquer seuls un projet de changement constitutionnel. En revanche, ils peuvent chercher à déplacer le débat vers le terrain des libertés publiques et des droits humains, un domaine où les réactions internationales sont souvent rapides et parfois sévères. Chaque manifestation interdite ou réprimée risque alors de renforcer leur argumentaire.
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Au bout du compte, la question n’est peut-être plus seulement de savoir si la Constitution sera ou non changée. La véritable question est de savoir quel prix politique le pouvoir pourrait payer pour mener ce combat. Dans un pays confronté à une guerre dans l’Est, à des défis économique et à un dépendance presque totale vis-à-vis du soutien international, toute crise politique comporte des risques considérables. Si les tensions continuent de monter et si les accusations de violations des droits humains se multiplient, le débat constitutionnel pourrait finir par mettre davantage le régime en difficile et peut-être même précipiter sa chute plus tôt que prévu.













